26 août 2010
La vie c’est mieux
Il y a des livres dont on se fait toute une joie. On grogne quand on ne les trouve pas chez le bouquiniste, on re-grogne quand ils sont absents des rayons du libraire… et quand on se rend compte qu’ils vous attendaient bien sagement à la bibliothèque, qu’ils vous tiendront compagnie pendant la fermeture estivale, on en est tout réjoui. Par exemple, Elles se rendent pas compte de Boris Vian. C’est un Vernon Sullivan, en fait, qui raconte comment un beau mec, Francis, vole de guet-apens en castagne en volant au secours de son amie Gaïa, une fille suffisamment jetée pour s’apprêter à épouser son dealer, lequel est manifestement homosexuel (splendeur et misère des riches héritières). Ce sera l’occasion pour Francis et son frère Ritchie d’affronter le gang lesbien de la sœur dudit trafiquant ; « elles se rendent pas compte », grommelle à tout propos notre héros, en butte à toutes ces droguées-perverses-masochistes-et j’en passe. On devine, j’espère, que l’intrigue n’est pas d’une colossale fraîcheur ; les preux chevaliers remettant dans le droit chemin des jeunes femmes sexuellement égarées (et liquidant les brutes hommasses ou les vénéneuses castratrices) ont un joli côté beauf... C’est pour rire, c’est pour pasticher le roman noir, mais je m’explique mieux que ce roman de Sullivan soit moins connu que J’irai cracher sur vos tombes : il n’a rien d’inoubliable. Le narrateur a le désagréable tic de commencer presque toutes ses phrases par « je » fais ceci ou cela, dans un effort monotone et inutile pour suggérer une action effrénée. Il interrompt très régulièrement son récit par des ………………. qui éludent les scènes un peu zosées. Alors il a rempli une après-midi pluvieuse ; mais les vacances et leurs hasards littéraires, c’était mieux que la fantaisie forcée de ce petit roman. 
Par exemple, question …………, il paraît bien pâle par rapport aux Dessous de la littérature (pastiches cochons de Christine Brusson), que l’on soumit à mon appréciation. L’auteur y compose une amusante histoire de la littérature, revisitant Jules Verne, la comtesse de Ségur, Montesquieu ou Proust en imaginant la scène érotique qu’ils auraient pu ajouter à leur œuvre ; il faut passer la couverture (un Baudelaire en jarretelles…) pour goûter ces exercices de style qui marient sensualité et humour. C’est une belle déclaration d’amour à la chair et au texte, qui révèle aussi quelques petits maîtres curieux, auteurs de romans utopiques ou romantiques mineurs. 
Question style, au contraire, Fleur noire de Kim Young-Ha se défendit à peine mieux que le roman de Vian. Epopée d’une émigration de Corée au Mexique au début du vingtième siècle, le roman fait cependant oublier ce défaut (peut-être dû à la traduction ?) par son caractère foisonnant, ses personnages attachants issus de tous les milieux, le récit de leurs dérives dans une société esclavagiste, la collusion ces deux mondes étranges que sont la Corée (et ses traditions ancestrales) et les haciendas mexicaines. Roman d’amour, roman d’aventures, roman historique (c’est une histoire vraie) et politique, c’était une parfaite lecture de l’été, dévorée sur la route, le voyage lent et nauséeux des 1033 aventuriers sur les eaux du pacifique ayant pour écho les kilomètres d’asphalte entrecoupés d’arrêts sur des aires inondées de soleil où l’on finit les muffins du début de l’été. Je me souviens aussi de la troublante coïncidence entre la lecture d’un chapitre sur les violences de la guerre civile, durant laquelle l’un des personnages (un voleur roublard rattrapé par son destin) est crucifié devant une église avec le maître fanatique religieux qu’il a toujours soutenu, et l’arrivée dans un village martyr (on marche jusqu’à l’église, revenus plus de soixante ans en arrière ; les décombres des échoppes, encore meublées de squelettes de lits ou de machines à coudre, évoquent un Pompéi de cauchemar, détruit par une rage humaine et non par quelque catastrophe naturelle ; sous le soleil, la ville fantôme est béante ; on se rappelle quelques séquences du Vieux Fusil, revu cette année ; à la librairie il y a le journal de l’une des institutrices, qui comptait bien poursuivre ses études).
Une autre ville fantôme, fictive, m’avait hantée quelques jours avant : la Babylone de Carnivàle, une série dont le visionnage a été sporadique mais marquant. On y retrouve l’atmosphère saltimbanque et inquiétante de Cristal qui songe et de Freaks. Malheureusement inachevée, la série conte le parcours initiatique d’un jeune homme bourru qui a le pouvoir de soigner (mais forcément ça a son revers) ; en parallèle, le frère Justin en Californie se révèle de plus en plus inquiétant en cherchant à suivre les injonctions divines. Roulottes baroques, foules en transe, atmosphère étouffante des états confrontés au Dust bowl, misère et douceur. J’y aime les hommes boiteux ou mutiques et les femmes fortes et plantureuses, à l’image de la meneuse de revue Rita Sue, magnifiquement filmée, ou de la femme à barbe si élégante. Mais l’épisode le plus fascinant est celui de la justice des forains dans cette ville minière, Babylone, que la vie semble avoir désertée, jusqu’à ce qu’une armée étrange de mineurs viennent assister aux spectacles de Carnivàle, et particulièrement au strip-tease des filles de Rita Sue, ce soir fatal…
Un soir encore je suis tombée dans un Espèce d’espaces, à la suite de Perec ; il est difficile de sortir de cette étude à la fois rationnelle et intime des espaces de la vie quotidienne (le lit, la chambre, le quartier…) et de la vie d’écrivain ou de lecteur (la page). Ça donne envie de faire des listes, comme celle des lieux de l’été :
-le Strandbar en face du Bode Museum (même si les serveurs ne sont pas franchement charmants) juste après un bon concert d'Olinka Orphea, la chanteuse slovaque en quête d’Orphées et en voie de slovaquiser son contrebassiste allemand (miracle, la métamorphose se produisit ce soir-là, et moi j’étais contente de ne pas m’être complètement dégermanisée pour comprendre un peu son drôle de show) ; sur la plage le long de la Spree maintenant des couples un peu trop nombreux valsent maladroitement ; c’est déjà le dernier soir, à côté de moi Vanessa rêve de photographie (il faut goûter son Zupfkuchen) ; bientôt nous passerons devant le Tränenpalast et ce sera le moment de partir
-dans un petit village de campagne sans clôture ni barrière, la petite rue que traverse une femme en noir qu’on croirait sortie d’un conte de sorcière ; c’est là aussi qu’habitait un assassin. « Je te prêterai le Détective », me dit celle qui sait toutes les légendes. « Il tue pour un arrosoir » sous-titre Détective. On voit une photo du fils de l’assassin avec sa chienne, nommée Finette. Dans une autre rue, on peut ramasser des baies de sureau et faire une première gelée.
-dans un autre village où je trouve presque tout de suite des photos de Colette (réfugiée ici pendant la guerre, elle semble y avoir très bien mangé !), où les cyclistes en tenue reprennent des forces en visitant des expos pointillistes installées dans des églises presque en ruine ; même s’il ne fait pas toujours assez beau pour aller à la piscine
-et puis aussi partout à vélo dans Berlin, à la terrasse d’un restaurant russe le dimanche midi en réglant les appareils photo ou en lisant les partitions trouvées aux puces, au bord de la Manche les soirs quand le ciel devient rose ou l'après-midi quand les chats se prélassent au soleil, dans le jardin les mains tachées par les mûres…

25 octobre 2009
« Je suis la maladie d’un mort »
J’appris que Chloé Delaume avait écrit un court « rapport sur Boris Vian », intitulé (de façon un peu moins virtuose que d’habitude) Les Juins ont tous la même peau (référence au mois de la mort de Vian et du crime familial auquel assista la romancière). On se rappelle peut-être que l’an dernier j’avais relu l’Ecume des jours et y avais retrouvé un peu des rêves et des angoisses de l’adolescente que j’étais lors de ma première lecture. Or c’est à ce roman que l’écrivain doit son prénom de fille-nénuphar. Comme beaucoup de lecteurs de L’Ecume, de façon obsessionnelle, elle a rêvé d’une vie en forme de lui, et elle raconte comment elle a découvert ce que la littérature disait de nous grâce à ce roman et comment elle a cherché obstinément dans son œuvre une sorte de clef, une solution pour vivre.
Une nouvelle fois, j’ai été émue et séduite par le phrasé Delaume et passionnée par son récit ; j’y ai trouvé ce qui me touche toujours dans les billets de lecteurs, la tentative pour saisir ce qui a résonné si fort en elle. C’est l’une des dernières phrases : il n’est pas malheureux, dit la souris, il a de la peine. C’est ça que je ne peux pas supporter. C’est cette définition parfaite de son propre mal-être qui la fait entrer en littérature, mais aussi la découverte de la langue pianocktail, vivante.
C’était curieux de lire ainsi un miroir de ses propres (sinon obsessions, du moins) curiosités. Par exemple, à l’assaut de l’œuvre, elle raconte qu’elle n’eut de cesse d’écouter tous les morceaux de Duke Ellington évoqués par Vian. C’est ce que j’ai fait l’an dernier (facile maintenant, moins pour elle tributaire des prêts de disques de ses camarades). Je me souviens de ma perplexité au début de Chloé lorsqu’un musicien imite la plainte d’une trompette ; Chloé raconte sa déception, son incompréhension et sa certitude que sa vie ne serait jamais complètement en forme de Boris Vian, parce qu’elle ne supporte pas le jazz et que, de toute façon, l’homme lui reste distant sur bien des points (et elle a peut-être même une préférence pour Raymond, ce que je ne saurais lui reprocher).
Mais elle poursuit malgré tout le parallèle et se relit en lui en morte en sursis ou en jeune écrivain en bordure des cénacles littéraires, … jusqu’à ce que sa quête s’avère résolument vaine, si ce n’est qu’en courant après cette forme, elle a construit ce nouveau moi, personnage de fiction et maladie d’un mort.
[J’aime beaucoup aussi la robe fripe du début du récit, la passion des « vêtements des morts » que je partage.]
01 mai 2009
Jazz age
Histoire du jazz au Musée du Quai Branly. (ci-contre fragment d'une vaste photo de Jeff Wall qui clôt l'exposition)
-Pour ceux qui flotteraient encore sur L’Ecume des Jours, on y voit bien sûr une photo de Boris, des exemplaires de Jazz Hot mais aussi un article ironique signé d’un pseudonyme « Pourquoi nous détestons le jazz » ; et surtout La Nausée de Jean-Paul Sartre ouverte à une page édifiante où Roquentin affirme qu’à l’écoute d’un disque de jazz la Nausée s’estompe. Décidément, le modèle du burlesque Jean-Sol assassiné par Alise dans le roman avait vraiment les mêmes idées que le romancier qui le caricature ; dans L’Ecume des Jours aussi, le jazz donne une forme ronde et harmonieuse à la chambre des époux déjà gagnée par la pourriture. Malheureusement la musique se tait à mesure que la maladie gagne…
-Tout le début de l’exposition témoigne de la représentation du musicien noir : déhanché, traits grossiers, il incarne la fête débridée, sauvage. Aux documents musicaux se mêlent quelques photos terribles de lynchage, les paroles des Strange Fruits chantés par Billie Holiday (et la chanson, mais la musique se perd un peu dans le brouhaha des visiteurs, c’est tout le paradoxe de l’expo)…
-ce que j’ai trouvé le plus impressionnant ce sont les extraits de films : joie communicative des comédies musicales pour lesquelles Fred Astaire se grime en Noir, entrain des cake-walks ou de Josephine Baker, rythme hypnotique de l’extrait de L’Aurore de Murnau (où le jazz est la musique de la grande ville, de la séduction, de la trahison), ou d’un passage d’un film d’Antonioni (un solo de batterie encore hautement érotique, exécuté pour une femme en noir transportée)…
Découvrez Louis Armstrong!

