Ce que dit Rose

Tutti frutti etc

03 novembre 2009

Spooky enough

J’aurais pu regarder encore une fois Ceux qui m’aiment prendront le train, le long plan survolant le plus grand cimetière de France, la grisaille du trou qui réveille la pulsion de vie chez les endeuillés, les chaussures qu’on essaye à la fin, le bel ange déchu (qu’est-ce qu’est devenu cet acteur ?), Pascal Greggory découvert dans La reine Margot.
J’aurais pu me promener dans le cimetière au-dessus de chez moi, passer des coquettes bâtisses aux stèles renversées, fissurées par le temps, regagnées par la végétation (en me rappelant de la visite de l’an dernier au Père Lachaise, sur les traces d’affaires criminelles et politiques – je m’étais promis de lire Tigre en papier d’Olivier Rolin – et je ne l’ai toujours pas fait – j’aurais voulu en garder quelques notes – je suis une incurable graphomane dès que je me balade – mais il faisait si mauvais, si froid, il pleuvait, la nuit tombait, nous avions fini par trouver refuge au café d’en face) ; figurez-vous qu’il a fait le même temps, à ne pas mettre un chat dehors (du coup, ils ont réclamé des pelletées de croquettes, pour compenser cette frustration).
J’aurais pu relire Chloé Delaume.
Ayant enchaîné grâce à elle quelques lectures funéraires et ne repérant aucun film d’horreur dans la programmation télé d’Halloween, j’ai sorti un vieil exemplaire de Simetierre, un Stephen King acheté au cours des lectures SF de cet été.

Le début fut un peu laborieux : c’est l’histoire d’une petite famille middle-class américaine qui s’installe dans le Maine pas loin d’un cimetière où les enfants ont de tous temps enterré leurs animaux domestiques, louant, sur des stèles de fortune, leur gentillesse et leur valeur avec une orthographe approximative (d’où le « Simetierre » du titre). King excelle à dépeindre l’harmonie de cette cellule familiale ; le problème est que je suis peu sensible aux angoisses des parents envoyant leur fille à la grande école pour la première fois et s’extasiant sur les gazouillis du garçon, tout en s’épaulant tendrement en cas de coups durs.

simetierreHeureusement, les coups durs arrivent ; les lieux leur délèguent dès leur arrivée un messager d’entre deux mondes en la personne de Jud, un vieillard qui connaît toutes les légendes du coin et les distille de plus en plus comme des mythes au fil du roman (le cimetière arraché aux Indiens, et puis les retours d’entre les morts…). Mais la première catastrophe est l’agonie entre les bras de Louis, le héros (qui est médecin), d’un étudiant violemment heurté par une voiture qui, semble-t-il, lui envoie des avertissements d’outre-tombe…

Car tel est le sujet du livre (mis à part : faire peur) : réfléchir sur la mort et la disparition, pas tellement la sienne, mais plutôt celle de ceux que nous aimons, dont nous n’imaginons pas pouvoir nous passer : le chat Church de la petite Ellie, la chère famille de Louis… Le roman oppose Louis, pour lequel la mort est un processus « naturel », à sa femme (traumatisée par l’agonie de sa sœur morte sous ses yeux quand elle était enfant) et à sa fille qui, après avoir visité le cimetière des animaux, ne supporte pas l’idée que son chat (Winston Churchill, rebaptisé mystiquement « Church ») pourrait ne plus être. Pour éviter qu’il ne parte en vadrouille, Louis décide de le faire opérer, mais cette opération lui apparaît déjà comme une petite mort, l’animal ayant perdu toute sa vivacité (ce qui me paraît un peu exagéré ; tout maître de chat mâle se demandera comment la famille de Louis a pu vivre plusieurs années en appartement avec un chat non opéré…). Or voilà qu’aux vacances de Thanksgiving (je vous passe les événements terribles d’Halloween), Church se fait malgré tout écraser… C’est alors que Jud entraîne Louis au-delà du premier simetierre, dans une inquiétante nécropole indienne…
Je dois dire que la suite est glaçante. Comment réagirions-nous si nous pouvions ressusciter les morts ? (on accepte très facilement cette possibilité) Les morts seraient-ils « nos morts », nos bien-aimés ou déjà d’autres êtres, séparés de nous par une frontière infranchissable ? Auraient-ils d’ailleurs envie d’être ressuscités ? Cet acte n’est-il pas surtout destiné à nous apaiser, à calmer notre peine, notre culpabilité ? Jud développe l’idée que faire renaître un animal aimé, ça peut justement servir à apprendre à s’en séparer… inquiétants auspices…

Si le développement de la réflexion et de l’intrigue m’a paru parfois un peu long, si le virage fantastique m’a moyennement intéressée, j’ai particulièrement aimé l’utilisation que King fait des contes et ici surtout du magicien d’Oz qui en vient à personnifier la mort (je connais très mal cette histoire, mais elle semble propice à de sombres détournements – ou est-elle déjà sinistre en elle-même ? – je me rappelle avoir vu certains personnages évoquer Oz dans Sailor et Lula). De plus Jud joue donc au conteur-aède dépositaire d’une très vieille tradition, et il est vrai que quand il raconte la résurrection d’un jeune soldat, d’une façon familière et mythique à la fois, je me suis souvenue d’une version grinçante et populaire d’histoire de loup-garou dans un roman antique qui m’avait beaucoup marquée au lycée (genre : il pissa autour de ses vêtements qui se changèrent en pierre, et lui devint loup et se mit à hurler).  L’angoisse est aussi d’autant plus vive qu’elle naît au sujet d’animaux non doués de parole ; le comportement de Church, son regard opaque et inquiétant m’ont fait frémir (de quoi regarder ceux qui réclament leurs pelletées de croquettes d’une autre façon…).

En résumé, une bonne lecture pour la past spooky week, rien de révolutionnaire, mais un récit intelligent et bien mené.

07 octobre 2009

Pour finir les Harlequinades...

... une petite quatrième de couv' harlequino-SF pour le jeu de Fashion et Chiffonnette.

L'été prochain, vous lirez :harlequin

LA CAPTIVE DE PLUTONIA

Parce que les liaisons pluricosmiques de Cyrus 4 l’ont terriblement fait souffrir, Isadora s’est décidée à subir une désensibilisation sur la planète factice de Plutonia. Lorsqu’elle s’éveille le lendemain de l’opération, elle s’attend à couler des jours tranquilles comme une mare automnale, étrangère aux passions, et les tests du docteur Robin confirment chaque matin son parfait socio-détachement. Voir une scène de rupture dans un space soap opera ne la fait plus hurler à la mort et elle se contente de manger les roses artificielles qu’on lui apporte sans plus chercher à s’y piquer les doigts.
Pourtant, un jour, la chevelure obscure d’un nouvel interné éveille en elle d’étranges images d’enlacement… Le regard placide du docteur Robin lui paraît devenu fiévreux ; il lui refuse toute sortie en compagnie des autres pensionnaires, la retenant allongée dans une cellule de verre qui favorise, dit-il, la régénération mentale.  Elle se sent gagnée d’irrépressibles tremblements au moindre tourbillon de fleurs (sur Plutonia règne un pseudo-printemps) et la voix rauque du docteur Robin au cours de ses fréquentes visites de contrôle ne lui paraît pas spécialement rassurante…
Isadora pourra-t-elle survivre cette fois à la vertigineuse vague d’émotions qui semble en passe de la submerger ? Qui a eu la cruauté de faire échouer sa désensibilisation ? Quel but poursuit le mystérieux docteur Robin au regard trop brillant pour être honnête ? Et qui est ce ténébreux inconnu au torse sculpté par des années d’exercices intergalactiques qu’Isadora peut deviner à travers sa seyante camisole ?

22 septembre 2009

Un vampire végétal ?

black_rose_aliceLectrice de manga monomaniaque, je limite ma consommation de BD japonaise à une seule mangaka : Setona Mizushiro. La publication d’une nouvelle série vient de commencer chez Asuka : Black Rose Alice revisite le mythe du vampire, mais… à l’orientale.

C’est-à-dire que le vampire selon Mizushiro est un personnage encore plus épuré de ses traits folkloriques que ceux de Stephenie Meyer. Bien sûr, il n’a plus peur du grand jour ; il se nourrit de la vie d’êtres qui lui offrent leur sang sans presque qu’il ait besoin de le demander… Pour tout dire, maître des insectes, araignées, papillons et autres mouches, il a quelque chose du vieil arbre épineux et éternel, bien plus que de l’animal nocturne dont on le rapproche traditionnellement…

La mangaka dit avoir voulu quitter le monde du lycée (déjà exploité avec virtuosité dans L’Infirmerie après les cours et l’émouvant X-day) pour se tourner vers des questionnements plus adultes : l’amour, et aussi la procréation. Car elle imagine un mode de transmission bien particulier de la nature vampirique, plus proche de la pollinisation que de la morsure venimeuse. Qu’on ne se méprenne pas cependant : si on trouve pas dans ce volume l’érotisme un peu cliché traditionnellement associé à ce type de prédateurs, le manga nous plonge cependant dans un univers de sexe et de violence assez cru dans la première histoire, qui rapporte la mutation de Dimitri, jeune ténor séduisant de la Vienne du début du siècle.

Car l’autre particularité de cette nouvelle œuvre de Mizushiro, c’est l’éclatement narratif : deux histoires d’amour impossibles à un siècle de distance se font écho dans les dernières pages, et ne semblent que le prologue d’un récit plus complexe. L’amourette contemporaine (entre une prof de japonais et son élève) est plus fade (volontairement, dit le directeur de collection à la fin du volume). Toujours est-il qu’en plus de jouer avec les époques, la mangaka marie les genres (fantastique gothique, réalisme contemporain).

On retrouve cependant l’un de ses thèmes fétiches, la double nature des êtres (car le vampire est fait à la fois de la personnalité de l’être d’avant la mutation et de celle du vampire qui a investi le corps ; de même la bien-aimée de Dimitri associe un corps emprunté au passé et une nouvelle âme), ce qui promet bien des rebondissements pour les épisodes à venir, et je suppose que c’est cette trame psychologique (déjà en œuvre dans L’Infirmerie) que compte privilégier la mangaka.
Et on retrouve aussi, au cours des flash-backs qui accompagnent les moments-clefs de l’action, cette nostalgie déchirante qui m’avait tant plu dans X-day.

Après les vampires végétariens, tentez donc les vampires végétaux !

25 août 2009

Woody et les robots (Eté et science-fiction - 5)

Et si  les engrais devenaient tellement puissants qu’ils permettaient de ne cultiver qu’un seul gros légume (ou fruit) au lieu de toute une récolte ? Et si on pouvait être assommé par une fraise ?
Et si les savants manquaient à ce point de sens de l’humour qu’ils se cassent les dents sur l’utilité d’un dentier sauteur de jadis ?
Et si l’humanité n’arrivait plus à faire l’amour qu’en s’enfermant dans une sorte de cabine de douche orgasmatique ?
Et si elle avait besoin d’un leader charismatique au point de se soumettre à la dictature d’un nez (seul reliquat de l’ancien leader désintégré dans un attentat) ?
Et si le fin du fin de la gastronomie était un bon hamburger consommé dans un fast-food ad hoc ?
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C’est dans ce monde aseptisé où l’on prend un bain au moins toutes les sept heures et où l’on laisse tous les soucis d’intendance à des robots que débarque Miles, un gérant de boutique végétarienne cryogénisé en 1973 à son insu. Miles, c’est Woody, tout jeune encore et chevelu, dans un film 70’s qui puise son inspiration aussi bien dans la SF de 1984 ou Fahrenheit 451 que dans les courses-poursuites accélérées des films de Chaplin ou Keaton.

Notre anti-héros se retrouve bien malgré lui à la tête des rebelles, bien accompagné par Diane Keaton qui découvre la vie au grand air (elle qui, poétesse célèbre, croyait fermement qu’un papillon redevenait chenille et que c’était la vie). Le film est une succession de scènes délirantes : Miles croque dans une rondelle de banane géante, Miles traverse un ruisseau dans une combinaison spatiale bien encombrante, Miles est suspendu dans le vide accroché à la bande magnétique d’un magnétophone géant (ce type de magnéto déjà démodé quand nos profs de langue les utilisaient au collège !), Miles prend en otage un nez dans une salle d’opération…

Même si c’est surtout un divertissement, la critique sociale garde tout de même son intérêt. Woody sauvera-t-il le monde ?

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08 août 2009

L’anti-Twilight (Eté et science-fiction – 4)

Je ne suis pas sûre que Robert Silverberg serait très satisfait de mon titre, mais en lisant sa novella Né avec les morts, je n’ai pu m’empêcher d’établir quelques comparaisons avec la saga de Stephenie Meyer.

Jugez plutôt : Jorge Klein a perdu son épouse Sibylle depuis quelques années lorsqu’il apprend qu’elle est en route pour Zanzibar, archipel au large de la Tanzanie sur l’histoire duquel Sibylle écrivait sa thèse lorsqu’elle a été fauchée par la mort. Que les choses soient claires : il n’y a pas eu méprise et Sibylle est bien morte, mais dans les années 90 que décrit la novella (écrite en 1973) les défunts peuvent demander à être ranimés. Jusque-là ils ne sortaient pas des Villes Froides, des sortes de ghettos où ils s’enfermaient. Mais les mœurs évoluant, voilà les morts se mettant au tourisme posthume. En effet Sibylle entend bien continuer ses recherches par-delà la mort. Maintenant elle a tout son temps. Elle est accompagnée partout par Zacharias, un archéologue fasciné par les sépultures pré-colombiennes. Jorge, inconsolable de la disparition de celle dont il était inséparable, décide de tenter d’entrer en contact avec elle par-delà la mort et, qui sait, de la reconquérir…

Un vivant amoureux d’une morte à « l’air marmoréen », décrite comme une déesse, une « pâle silhouette scintillante » (c’est ainsi que l’a rendue la mort), cela ne vous rappelle rien ? Si la mort sublime la beauté des défunts, ceux-ci suscitent cependant chez les vivants un grand malaise, à cause de leur regard vague, de leur calme et de leur détachement supérieur. Pour les morts, comme l’explique à Jorge un chercheur qui s’est spécialisé dans l’étude de leur sous-culture, la réalité est une blague sans importance, un jeu. Ils ne s’inquiètent plus pour des futilités (vanitas vanitatum). Et ils reconstituent après leur mort des pseudo-familles par affinités. Ils peuvent même avoir une sorte de sexualité (mystérieuse, cependant). Ils ont des loisirs, un peu particuliers certes, puisqu’ils chassent en Afrique, dans une réserve qui leur est spécialement destinée, des animaux disparus recréés par la science. Ils ont leurs codes langagiers, un parler bref, dénué des circonlocutions inutiles. Ils sont fascinés (en tout cas le groupe de Sibylle) par la mort et la disparition.

Il s’agit donc d’un récit d’anticipation qui imagine une société ayant brisé la fatalité de la mort, sans que les deux communautés (morts et vivants) soient cependant vraiment appelées à se côtoyer. Le récit d’amour prend sa source dans les nouvelles fantastiques où un veuf désespéré croit revoir le fantôme de la disparue, mais le rapprochement avec Twilight est tout de même saisissant, non ? sauf que les morts ne deviennent pas des vampires, et qu’ils mangent, eux. Pas des vampires ? cela reste à voir, en fait...

Toujours est-il que le but de Robert Silverberg n’est pas seulement de nous émouvoir par cette histoire d’amour impossible (heureusement, car la seule scène assez maladroite du livre relate la première rencontre de Jorge et Sibylle…). La novella nous plonge dans cet univers futuriste et par le biais de Jorge nous découvrons le monde des morts (la narration étant discontinue, il arrive que l’on suive aussi Sibylle dans cet univers étrangement gris et ouaté de l’au-delà). C’est beau, étrange, assez angoissant. Mais il s’agit aussi d’une réflexion sociale : la société des morts est présentée comme une sous-culture engendrant sa propre économie et débordant peu à peu du cadre où on l’avait cantonnée. Cette micro-société amenée à s’étoffer inexorablement évoque un mélange de ghetto pour minorité et de maison de retraite. Quand elle investit le monde des vivants, le malaise règne ; frilosité par rapport à l’autre ? coexistence pacifique ? mais que faire quand les deux sociétés amenées à vivre côte à côte sont si nettement incompatibles ? quand la sous-culture des morts entend n’être troublée en rien par le monde des vivants ? Certaines questions restent en suspens (d’où vient l’argent des morts ?) mais l’exposé des conséquences de cette pratique de « ranimation » des morts n’en est pas moins passionnant.

Quant au dénouement, il mettra à mal les rêves romantiques de réunion des amants par-delà la mort et d’amour éternel…

Vous comprendrez ce qui m’a attirée dans ce recueil de novellas (je n’ai pas encore lu les autres) avec cette couverture si pompéienne !

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04 août 2009

Au pays de la reine aux cheveux d’ambre et du roi-éléphant (Eté en science-fiction - 3)

Donné pour le tome II du « Cycle du Latium » après le si poétique Phénix Vert, Le peuple de la mer est en fait une publication posthume de Thomas Burnett Swann, rattaché tardivement aux autres romans de l’auteur inspirés de L’Enéide de Virgile et des mythes de fondation de Rome.
Ceci explique sans doute qu’après l’installation d’Enée et d’Ascagne dans le Latium (tome précédent), le récit revienne en arrière pour conter la rencontre tragique de la reine de Carthage, Didon, et du héros troyen. Et aussi qu’on puisse noter quelques incohérences entre les deux volumes (dans mes souvenirs Ascagne jalouse Didon et en brosse un portrait peu flatteur dans le roman précédent, tandis qu’ici il fait tout pour favoriser le remariage de son père).

Didon a donc fui les rivages de Tyr où son frère voulait la marier à un oncle gras d’âge mûr  (il a  fait tuer Glaucus, le jeune marin aux cheveux verts qu’elle avait épousé en secret). Conseillée par sa mère néréide, elle a fondé une nouvelle ville dont les remparts sont édifiés par le peuple de Iarbas, le roi-éléphant, orgueilleux et douloureusement amoureux de Didon. Si l’animal se prend d’affection pour l’enfant Ascagne, il observe avec colère le débarquement d’Enée et de ses marins, potentiels chasseurs d’ivoire qui, en plus, sont trop fastueusement accueillis par la reine…

Précisons d’abord que l’édition que j’ai lue (Points fantasy) souffre de la présence de nombreuses coquilles qui rendent parfois la lecture franchement gênante. Conjonctions de subordination ou prépositions oubliées, accords verbaux approximatifs… J’ai du mal à croire que les éditions qui ont tiré Burnett Swann de l’oubli ne se soient pas imposé une relecture plus rigoureuse. Le traducteur précise en fin d’ouvrage que certains passages étaient en style télégraphique. Mais cela peut-il expliquer des erreurs d’accords bien français ? Alors, un typographe tête-en-l’air ? Toujours est-il que cela gâche un peu le plaisir de cette fantasy tendre et sensuelle, d’autant que le texte, non retravaillé par l’auteur, donc, comporte pas mal de redites et que l’intrigue est moins exaltante que celle du Phénix Vert.

peuple_de_la_merNéanmoins, j’ai retrouvé avec plaisir l’univers de l’auteur, peuplé de créatures merveilleuses, cette fois le peuple éléphant, qui protège sa cité grâce aux difformes petits Bès (qui écartent les visiteurs curieux) et aux népenthès (des plantes carnivores empruntant quelques traits aux Sirènes). Le véritable héros du roman est Ascagne, le fils d’Enée et de Créuse (morte lors de la chute de Troie), un enfant qui aborde aux rives de l’adolescence et découvre grâce à cette escale le sens de certaines expressions qu’il emploie encore innocemment (ainsi utilise-t-il à foison les termes « idylle » et « faire subir les derniers outrages », ce qui signifie pour lui un échange de baisers plus ou moins passionnés). Le gamin malicieux cherche à tout prix à jeter son père dans les bras de la reine, et il n’hésite pas à imaginer différents stratagèmes pour faire coïncider les oracles avec ses projets. Quant à Enée et Didon, ils redécouvrent ensemble les douceurs de l’amour ; voilà pour l’ambiance suavement 70’s du roman, la sensualité étant le facteur de l’harmonie comme dans le premier roman.

De même, le romancier réinvente avec humour certains personnages appartenant à la légende, comme le fidèle Achate (ici amoureux d’Enée) et surtout Anna, la sœur-confidente qui joue ici les entremetteuses et s’incarne dans un physique de girafe sans beauté.

Et il est encore question ici, discrètement, de politique puisque ce sont aussi deux fondateurs de cité qui espèrent s’unir, conscients de leurs responsabilités vis-à-vis de leur peuple.

Mais évidemment, Carthage n’est pas la ville destinée à Enée et le destin prendra cette fois le visage du roi-éléphant, exclu du bonheur par son amour impossible… et Didon n’échappera pas au bûcher.

16 juillet 2009

Un été en science-fiction – 2 « Ne croyez surtout pas ce que vous voyez de vos yeux »

Andrew Wesley est devenu journaliste pour faire plaisir à son père adoptif, journaliste lui aussi. Il ne ressent aucune curiosité pour sa famille biologique, mis à part qu’il a la conviction que quelque part il a un frère jumeau (ce que ne confirme aucun document officiel) dont il perçoit les émotions. Lors d’une enquête assez futile sur une secte, il fait la connaissance de Kate Angier. Elle est la descendante de Rupert Angier, un prestidigitateur du début du siècle qui a été le rival d’Alfred Borden, magicien lui aussi et ancêtre d’Andrew…
Le roman rapporte pour l’essentiel la carrière de ces deux hommes, par le biais de leurs journaux intimes qui nous donnent à voir les événements selon leurs deux points de vue. Deux visions de la magie s’opposent : Borden insiste sur le fait que le prestidigitateur doit être d’abord un bon technicien et un bon acteur ; le secret d’un tour est souvent tout simple, il s’agit surtout d’empêcher le spectateur de le remarquer en détournant son attention ; le pacte consiste pour le public à croire, le temps d’un spectacle, que les lois de la nature peuvent être bafouées, tout en ayant conscience qu’il n’en est rien en fait, qu’on assiste à une illusion. Voilà pourquoi Borden prend en grippe Rupert Angier qui n’a pas la même « honnêteté » et utilise la magie au début de sa carrière lors de séances de spiritisme ; les assistants sont censés croire vraiment aux illusions, à l’intervention d’un cher disparu. Borden intervient lors d’une de ces séances pour dénoncer le charlatan. C’est le début d’une longue rivalité, d’un sabotage en règle des tours de l’autre. En fait, on découvre en Rupert Angier un magicien plus « naïf », qui (bien loin de percer facilement les secrets de ses confrères) se laisse prendre aux illusions, mais aussi un magicien très ambitieux (c’est un noble sans fortune, avide de succès) et prêt à tout pour réussir et surpasser son rival… Le tour de Borden qu’il veut absolument réussir à imiter se nomme « l’Homme Transporté » et il consiste à placer le magicien dans une malle et à le faire réapparaître un instant après dans une autre malle éloignée de la première. Comment le magicien se déplace-t-il avec une telle célérité ? quel est le truc ?…
Par la référence au spiritisme, le contexte victorien tardif et les personnages mystérieux, « Le prestige » de Christopher Priest m’a fait penser aux « Affinités » de Sarah Waters, mais ce roman d’angoisse m’a beaucoup plus plu, pour une bonne part parce qu’il assume la dimension fantastique du sujet plutôt que de l’éluder, et surprend d’autant plus le lecteur que l’un des narrateurs a pris beaucoup de temps à lui expliquer qu’il ne doit pas croire ce qu’il voit.
Par ailleurs il traite avec beaucoup de finesse du thème du double : aussi bien la mystérieuse âme sœur que les frères ennemis ou le dédoublement façon Jeckyll et Hyde ou bien encore l’apparition étrange sur le modèle du Horla. Ce thème est symbolisé par le numéro phare des magiciens, cet Homme Transporté rematérialisé magiquement à l’autre bout de la scène ou de la salle.
La narration, déjà divisée entre plusieurs voix, se révèle finalement encore plus complexe que prévue, et même si elle reprend selon deux points de vue les mêmes événements, elle laisse au lecteur une marge d’interprétation. Par exemple, les agressions de Borden envers son confrère paraissent bien plus nombreuses et menaçantes vues par Angier ; angoisse de la persécution ? mauvaise foi de l’un ou de l’autre des magiciens ? il y a encore une autre interprétation que je ne dévoilerai pas ici, qui s’appuie sur la grande révélation du livre… Enfin, le ton devient discrètement tragique, à mesure que l’ambition des personnages les pousse à dépasser leur humanité pour accomplir l’impossible, comme Frankenstein ou n’importe quel savant fou.
Un roman au charme noir qui tire son nom du « prestige », le résultat visible d’un tour de magie (un autre nom pour l’illusion donc), qui amène à s’interroger sur la réalité et la démesure chère aux tragiques et qui s’avère captivant comme un bon tour de magie.

prestige

08 juillet 2009

Un été en Science-fiction – 1 Ce que rêvent les pierres

Cet été, j’ai décidé de faire des voyages imaginaires et d’explorer une littérature que je connais mal : la science-fiction, la fantasy, le fantastique. J’y ai déjà fait une petite excursion très agréable via le Latium antique des dryades de Thomas Burnett Swann, et j’espérais poursuivre grâce aux Falsificateurs d’Antoine Bello (mais là je me suis arrêtée net). J’aimerais bien retrouver le choc de la première lecture d’Auprès de moi toujours (pas à proprement parler un roman de SF, mais Ishiguro en exploite les thèmes, même si son récit est épuré de tout « folklore » futuriste).
J’ai commencé par un classique chaudement recommandé par Ekwerkwe et Stella, au beau titre poétique : Cristal qui songe de Theodore Sturgeon.

freaks

Le récit commence dans la violence : le jeune Horty, un petit garçon de huit ans, est renvoyé de l’école parce qu’il a mangé des fourmis, comportement qui met tout le monde mal à l’aise. Son « père » adoptif, Armand Bluett, qui ne l’a adopté que pour assurer de la publicité à sa campagne électorale, le bat et le blesse à la main en l’enfermant dans un placard. Il s’enfuit de chez lui, n’emportant qu’un jouet qu’il possédait déjà à l’orphelinat, un diable dans une boîte qu’il appelle Junky… Ce début nous plonge déjà presque dans un univers de conte, peuplé de parents défaillants et cruels. Le caractère  étrange du récit s’accentue lorsque Horty monte la nuit de sa fuite dans un camion qui se révèle être celui de forains qu’il prend d’abord pour des enfants, jusqu’à ce que l’un d’entre eux, La Havane, allume un cigare dans l’obscurité, tandis que Zena se révèle être une très femme très séduisante, malgré sa taille d’enfant.  Horty partagera donc la roulotte des nains La Havane, Bunny et Zena, et sa main sera soignée par le directeur du cirque, un ancien médecin surnommé le Cannibale, collectionneur de mystérieux cristaux…
Le roman repose sur l’énigme de ces cristaux qui, imagine Sturgeon, produisent des œuvres étranges, résultats des rêves de ces cristaux, une copie libre, souvent imparfaite et alambiquée de la réalité, comme peut l’être un rêve. Ces créations fantasques sont dans le roman le reflet imaginaire des « freaks » qui font partie du cirque, corps étrangement gracieux ou répugnants, comme celui de Solum, l’homme poisson. Dans ce monde décalé, le jeune Horty trouve sa place, mais Zena semble le protéger du Cannibale, sans que l’on sache exactement quelle menace pèse sur l’enfant…

Voilà une façon très poétique d’envisager la différence, de représenter l’Autre (l’alien des littératures de l’étrange) comme la matérialisation d’un rêve fou. Il n’est pas difficile de deviner dans ce processus une image de la création artistique, et d’ailleurs d’art, il est beaucoup question dans le roman : Zena nourrit son protégé de traités scientifiques et d’œuvres littéraires qu’il mémorise sans peine, elle l’initie à la musique, forme son sens esthétique. C’est cette culture qui rend vraiment humain, nous dit le livre. Face aux amis d’Horty, le Cannibale est un être au cœur sec, dégoûté des compromissions de l’humanité et même avide de vengeance. Figure du savant fou, il utilise ses connaissances scientifiques pour faire le mal.
C’est donc à une lutte entre Bien et Mal, à un affrontement entre humanité et cruauté que l’on assiste, mais les champions des deux camps ont quelque chose d’inattendu… Le roman livre d’ailleurs son lot de rebondissements, révèle que les « aliens » sont plus nombreux que l’on croit…

Au final, c’est un beau roman, touchant et profondément humain, riche de plusieurs niveaux de lecture. Une très jolie découverte, présentée aussi par Sandrine.


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26 juin 2009

Falsifions, falsifions, il en restera toujours quelque chose

falsSliv, un jeune homme tout juste diplômé, trouve un emploi dans un cabinet d’études environnementales, qui s’avère, dès la première mission, être une vaste fumisterie. Mais ce cabinet cache en fait un autre organisme, le CFR, qui s’emploie à des activités tout aussi fumeuses : falsifier la réalité afin d’avoir un impact sur elle, justement, afin de la modifier vraiment et de gagner du temps sur la marche de l’Histoire.
L’idée d’Antoine Bello est séduisante et mise en scène dans Les Falsificateurs avec une certaine verve ; l’employeur de Sliv, Gunnar Eriksson, débraillé et un peu illuminé, est un personnage amusant. On nous explique très pédagogiquement comment falsifier, quelles falsifications sont vaines, et on peut lire dans ce travail un miroir de la création romanesque, patiemment élaborée, concurrente du monde réel et pouvant s’y substituer (pour les esprits les plus fébrilement littéraires). Mais l’enjeu n’est pas gratuit, puisque c’est à une relecture de notre Histoire, des années 90 à aujourd’hui que nous invite le romancier.
J’ai été surprise : la plupart des billets évoquant le roman le décrivait comme haletant ; or je me suis retrouvée noyée dans les détails de la méthode de falsification, engluée dedans même, sans que rien ne me dise d’où vient cette nécessité de la falsification… et j’ai manqué de patience. Je me suis arrêtée et la concurrence de Bel-Ami a été fatale à ces joailliers de l’ombre.
Je pense reprendre le roman un jour, mais voilà, je l’ai trouvé un peu indigeste.

Lu dans le cadre de "Masse critique" de Babelio.

livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com

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25 juin 2009

"Viens dans ma soucoupe..."

C’était la fin de l’entretien ; le patriarche hochait la tête d’un air entendu en sirotant l’alcool multi-herbacé servi par sa dernière épouse et en survolant la fiche de synthèse que lui avait remise le prétendant...
La suite dans le numéro de juin de Fanes de carottes.

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