Ce que dit Rose

Tutti frutti etc

25 octobre 2009

« Je suis la maladie d’un mort »

J’appris que Chloé Delaume avait écrit un court « rapport sur Boris Vian », intitulé (de façon un peu moins virtuose que d’habitude) Les Juins ont tous la même peau (référence au mois de la mort de Vian et du crime familial auquel assista la romancière). On se rappelle peut-être que l’an dernier j’avais relu l’Ecume des jours et y avais retrouvé un peu des rêves et des angoisses de l’adolescente que j’étais lors de ma première lecture. Or c’est à ce roman que l’écrivain doit son prénom de fille-nénuphar. Comme beaucoup de lecteurs de L’Ecume, de façon obsessionnelle, elle a rêvé d’une vie en forme de lui, et elle raconte comment elle a découvert ce que la littérature disait de nous grâce à ce roman et comment elle a cherché obstinément dans son œuvre une sorte de clef, une solution pour vivre.

Une nouvelle fois, j’ai été émue et séduite par le phrasé Delaume et passionnée par son récit ; j’y ai trouvé ce qui me touche toujours dans les billets de lecteurs, la tentative pour saisir ce qui a résonné si fort en elle. C’est l’une des dernières phrases : il n’est pas malheureux, dit la souris, il a de la peine. C’est ça que je ne peux pas supporter. C’est cette définition parfaite de son propre mal-être qui la fait entrer en littérature, mais aussi la découverte de la langue pianocktail, vivante.
juins_peauC’était curieux de lire ainsi un miroir de ses propres (sinon obsessions, du moins) curiosités. Par exemple, à l’assaut de l’œuvre, elle raconte qu’elle n’eut de cesse d’écouter tous les morceaux de Duke Ellington évoqués par Vian. C’est ce que j’ai fait l’an dernier (facile maintenant, moins pour elle tributaire des prêts de disques de ses camarades). Je me souviens de ma perplexité au début de Chloé lorsqu’un musicien imite la plainte d’une trompette ; Chloé raconte sa déception, son incompréhension et sa certitude que sa vie ne serait jamais complètement en forme de Boris Vian, parce qu’elle ne supporte pas le jazz et que, de toute façon, l’homme lui reste distant sur bien des points (et elle a peut-être même une préférence pour Raymond, ce que je ne saurais lui reprocher).
Mais elle poursuit malgré tout le parallèle et se relit en lui en morte en sursis ou en jeune écrivain en bordure des cénacles littéraires, … jusqu’à ce que sa quête s’avère résolument vaine, si ce n’est qu’en courant après cette forme, elle a construit ce nouveau moi, personnage de fiction et maladie d’un mort.

[J’aime beaucoup aussi la robe fripe du début du récit, la passion des « vêtements des morts » que je partage.]

16 octobre 2009

Tombeau, place vacante

Patoumi ne pouvait être de mauvais conseil. C’est à cause de son billet (et à cause de celui de Samantdi, auteure d’un blog très attachant que je lis en secret - depuis une éternité) que j’ai lu pour la première fois Chloé Delaume : J’habite dans la télévision.
Et voilà que je tombe, au détour d’un rayon de ma bibliothèque-chapelle, sur Dans ma maison sous terre, le dernier roman d’elle, un conte noir où une fille (sombrement accompagnée de Théophile) déambule entre des tombes, piochant sa propre histoire dans ces lits de cadavres. Une mère ensevelie (tuée par son mari), le grand-père au-dessus et une place encore au caveau de famille. Pour elle ? La Mort refuse ; doublée par la grand-mère, dont elle voudrait hâter la fin. Car mamie a, sans mesurer les conséquences ?, révélé sur le tard un secret explosif : c’est une bonne nouvelle qu’elle lui fait annoncer : "ton père n’est pas ton père", l’assassin est un autre, un étranger dont le sang ne coule pas dans ses veines, et c’est précisément quand Chloé s’est réapproprié l’homme, le meurtrier suicidé sous ses yeux, qu’elle doit s’en détacher, puisqu’il n’est pas son père.
Terrible histoire, et écriture violente avec l’intention claire de tuer la grand-mère après de longues souffrances.
Mais quand on a dit ça, on n’a encore rien dit de l’attrait vénéneux de cette autofiction. De son humour grinçant (quand Chloé imagine les nombreux scénarios amenant l’homme qui n’est pas son père à épouser sa mère. Savait-il ? ou bien pas ? Quand elle se ressert de cette bonne nouvelle, la fait tourner en bouche, scandaleux évangile). De ses expérimentations ludiques,  raccrochant oraisons funèbres et chanson de Sacha Distel, notices nécrologiques de ses doubles et confession de son ombre écrivain (ledit Théophile), tout ça au milieu des vitupérations. De la force des mots qui deviennent chant malade,  hexasyllabes, alexandrins déréglés, une forme sonore si classique qu’elle est presque oubliée, utilisée ici avec quelle énergie.
C’est intime et pourtant universel quant au questionnement sur la mort.  Lu il y a quelques jours, j’en ai déjà oublié certaines facettes, mais je sais que je le relirai avec la même fascination plus tard, et je voudrai l’avoir dans ma bibliothèque.

02 août 2009

Ce qui se passe là-dedans (dans la télé)

La nuit je suis Buffy Summers, J’habite dans la télévisionChloé Delaume a des titres accrocheurs. Lundi dernier, elle expliquait dans l’émission « Un été d’écrivains » l’importance de ces titres lorsqu’elle se lançait dans une expérience littéraire. Car elle insistait sur le caractère expérimental de ses « romans », bien différents des fictions auxquelles nous pensons traditionnellement lorsqu’il est question de roman. Des propos intrigants qui m’ont poussée à me plonger dans « J’habite dans la télévision », acquis récemment après que plusieurs blogueuses que j’aime lire eurent confessé leur fascination pour « Dans ma maison sous terre », son dernier roman.
delaumeAvec « J’habite dans la télévision », Chloé (d’après la Chloé de L’Ecume des Jours) Delaume (d’après Artaud) interroge la fameuse phrase de Patrick Le Lay : « Ce que nous vendons à Coca-Cola c’est du temps de cerveau disponible ». Il s’agit d’étudier le processus par lequel la télévision transforme un esprit sain en une coquille vide aspirant ce que la publicité lui fait ingérer.
La narratrice s’interroge sur les automatismes déjà existants, comme l’association de Coca-Cola à l’idée d’excellence en matière de boisson gazéifiée aux extraits végétaux, et elle se place toute la journée devant la télé, en prenant des notes avides, étudiant sa propre transformation, les modifications physiques et intellectuelles entraînées par cette exposition prolongée, jusqu’à ce que la Sentinelle soit avalée par l’Ogre télévisuel, et trouve même ses intestins « moelleux au point de désavouer leur issue transitoire ».
Le roman prend la forme de pièces versées au dossier 06176NSDA du Ministère de la Culture & du Divertissement. D’où un enchaînement de documents disparates, rapportant une histoire, celle de la disparition de Chloé Delaume, mais se rapprochant aussi d’un journal ou d’un essai. Cela m’a paru une forme d’autofiction assez stimulante : la narratrice et l’auteur se confondent, mais pas complètement, d’autant que Chloé Delaume se présente d’emblée comme un personnage de fiction ; le texte joue avec la trame des nouvelles fantastiques et évoque différentes formes de fictions : mythes, contes (le petit Poucet déjà évoqué), il décompose aussi la narration à l’œuvre dans la télé (comme l’hilarante analyse du scénario de la star ac’ selon les principes de Propp), compare avec d’autres fictions (Videodrome, un film d’horreur de Cronenberg)… tout en n’étant qu’à demi narration, puisque la forme du dossier empêche la linéarité ; et a-t-on jamais lu une œuvre d’autofiction dérivant vers le fantastique ? ne s’intéressant pas au « moi », mais à quelque chose d’extérieur influant sur le moi jusqu’à le dénaturer ?
Le constat final n’a rien de révolutionnaire : la télé nous happe et nous engloutit ; et l’analyse des réactions de la narratrice aux programmes de téléréalité montre que les humains dans le poste sont transformés en personnages, déshumanisés, tandis que le programme encourage les pulsions agressives contre ces locataires imbéciles… mais c’est la forme utilisée qui est intelligente, originale, passionnante. Je me souviens d’un roman d’Amélie Nothomb (Acide sulfurique), sur le thème de la téléréalité lui aussi, qui avait paru assez outrancier en implantant carrément une émission dans un camp de concentration. Peut-être la façon de procéder de Chloé Delaume est-elle plus habile, en dénonçant sans grossir les traits (la téléréalité semble toujours réussir à se surpasser elle-même dans l’excès de mauvais goût ; comment une émission a-t-elle  pu se donner pour titre "Big Brother" sachant ce que représente cette entité imaginaire dans le roman d'Orwell ?) et surtout en ne rentrant pas dans le jeu de la fiction.

04 juillet 2009

Repas dominical – Nouvelle soirée canaille au Café Riche (Bel-Ami porte-t-il bien son nom ?)

Il est toujours amusant de retrouver dans un roman une scène qu’on a déjà lue ailleurs : ainsi Bel-Ami témoigne-t-il de la vogue durable du Café Riche où, cette année, j’ai déjà suivi Renée et Maxime, les amants scandaleux de la Curée d’Emile Zola (roman publié en 1871, tandis que Bel-Ami date des années 1884-85).

Souvenez-vous : c’est un restaurant où les riches bourgeois amènent leurs maîtresses (des cocottes) pour des soupers fins dans de petits cabinets particuliers. Dans La Curée, Renée y entre cachée sous un grand manteau noir pour ne pas se compromettre… et finit la soirée dans les bras de Maxime (son beau-fils).

Il semble qu’elle ne soit pas la seule bourgeoise à goûter l’excitation d’un dîner interdit ; c’est au café Riche que Mme de Marelle, jeune femme noble et bohême, invite ses amis, le couple Forestier, et Georges Duroy, dont elle compte manifestement faire son amant. Les femmes arrivent masquées, dans le même cabinet clos, tendu de rouge et agrémenté d’un divan dont les ressorts sont fatigués (Georges s’y enfonce, comme dans un trou…). La jeune femme est là, dit-elle, pour « se pocharder ». Les plats s’enchaînent, les mêmes ou presque que dans la Curée : huîtres, perdreaux, asperges… plats aphrodisiaques ou suggestifs. D’ailleurs, les comparaisons sont évocatrices d’autres plaisirs : la truite rose servie après le potage évoque de « la chair de jeune fille » ; les huîtres sont « mignonnes et grasses » et ressemblent à de « petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés ». Evidemment, on parle d’amour, et de façon de plus en plus salée. Celui qui n’est pas encore Bel-Ami cherche à assurer celles qui deviendront les deux femmes de sa vie (enfin, avec toutes les autres…) de sa discrétion totale, si elles venaient à se livrer à lui. « Essayez pour voir » conclut-il avec conviction. Et dans le fiacre qui les ramène vers la demeure de Madame de Marelle, il se décide à se « jeter sur elle » et il est stupéfait de « tenir, enfin, une femme mariée » ! Après les bénédictions et les paroles d’amour reconnaissant : « Maintenant que je la tiens, je saurai bien la garder » se dit le grand romantique.

paris_caf__riche source de cette photo du café Riche sur le boulevard des Italiens

Le parallélisme avec La Curée est facile à faire : même échauffement des sens dans la chaleur du petit cabinet, même prosaïsme après la conquête, dont l’un des protagonistes se trouve presque embarrassé.
Pour rappeler cependant que ces plaisirs n’ont qu’un temps (même si Bel-Ami se construit selon une trajectoire ascendante dont on ne voit pas la fin, alors que Zola peignait aussi le déclin), Maupassant ajoute une petite note noire, la toux funèbre de Forestier qui met fin au dîner coquin. La scène se répètera, lorsque Georges Duroy recevra une leçon sur la vanité de l’ambition en traversant Paris une nuit, au sortir d’un dîner, avec un journaliste vieillissant.
Si ce passage est intéressant, c’est aussi parce qu’il se révèlera très ironique. Duroy se fait le chantre de l’adultère policé, estime du devoir de tout honnête homme de garder le secret des frasques féminines… mais ces propos féministes ne pèseront pas lourd face à son ambition, lorsqu’il conviendra de se libérer de Madeleine pour épouser un meilleur parti. Alors il ne reculera pas devant un constat d’adultère effectué avec des policiers. Quant à la pesante jalousie des maris dont il se moque avec arrogance, il n’y échappera pas, son obsession se focalisant curieusement sur le mari défunt de la veuve qu’il a épousée…
Bel-Ami, Bel-Ami, voilà un titre ironique pour un roman qui met en scène un séducteur sans scrupules, roulant même les prostituées en profitant du charme de sa moustache, conquérant les femmes vertueuses par simple curiosité, se débarrassant sans remords de celles qui ne sont plus nécessaires à son ascension sociale…

Mais ce repas n’est pas le seul écho littéraire qu’a éveillé le roman. J’ai aussi reconnu par instant dans la prose du Maupassant réaliste des signes de l’autre Maupassant, celui des nouvelles fantastiques ; dans ces passages sur la vacuité de la vie, mais aussi au début du roman lorsque Duroy, invité à un dîner qui va lancer sa carrière, vêtu d’un costume loué, ne se reconnaît pas dans le monsieur croisé dans l’escalier, si élégant, qui s’avère être son propre reflet…

Et je me suis souvenu des pages de Madame Bovary lors de cette escapade que font les Duroy juste mariés chez les parents de Georges, tenanciers d’un café à Canteleu, tout près de Rouen (passage qui m’a aussi rappelé l’enfance d’Annie Ernaux, un peu plus loin en Normandie, dans un café-épicerie à Lillebonne). Les époux arrivent en train et aperçoivent d’abord les célèbres clochers de la ville, « travaillés comme des bijoux géants », auxquels s’opposent sur l’autre rive de la Seine les cheminée des usines du faubourg industriel, dont l’une aussi haute que la pyramide de Chéops, celle de l’usine de La Foudre (qui a donné son nom récemment à un théâtre). Mais le monde rustique que découvre l’épouse de Georges ne correspond pas à ses rêves. Les parents de Georges sont rouges, ventru en ce qui concerne le père, grande et sèche pour ce qui est de la mère. Hommage à Flaubert, le père porte une casquette « à la mode de Rouen », en soie noire, très haute, pareille à celle des marchands de bœufs, qui n’est pas sans rappeler (en plus simple) l’impossible casquette de Charles Bovary, qui suffit à le désigner, au début du roman, comme un être ridicule. Au délicat repas du Café Riche, répond au troquet de Canteleu un banquet maladroit : on sert une andouille après un gigot, une omelette après l’andouille, tout cela arrosé de cidre mousseux, en débitant des « plaisanteries de choix », des histoires grivoises qui, cette fois, ne feront rire que Georges et auxquelles sa femme ne se mêlera pas…

24 mai 2009

L’œil du corbeau, noir, vide

Il y a quelques années, le vendredi soir, Sophie Loubière rejoignait des personnalités dans un restaurant de leur choix et recevait leurs « confidences à la carte » sur l’antenne de France Inter. On entendait le cliquetis des couverts, le brouhaha des conversations derrière les dîneurs qui nous racontaient leurs plats, et aussi leurs carrières. C’était intime et souvent passionnant.

corbeauAussi me suis-je plongée avec enthousiasme « Dans l’œil noir du corbeau », le dernier polar de Sophie Loubière, qui proposait un cocktail appétissant. Des personnages inspirés des romans noirs : un ancien inspecteur alcoolique au passé trouble, une femme qui passe à côté de sa vie, belle mais borderline. Une ville mystérieuse, San Francisco, pleine de réminiscences cinématographiques (la forêt de Vertigo). Un premier amour indéfiniment attendu, avec le souvenir duquel on n’arrive pas à rompre. L’eau à la bouche amenée par des évocations culinaires, dans la tradition encore des enquêteurs gastronomes, pour lesquels un plat longuement mijoté vient quelque peu adoucir les ravages de leur lucidité.

Malheureusement, tous ces bons ingrédients donnent au final un roman honnête, mais un peu indigeste : certes, on suit avec intérêt l’évolution des relations entre le flic usé et la présentatrice de fiches cuisine partie en Californie sur les traces de Daniel, son grand amour. La cooking goddess dont Bill Rainbow ne rate aucune émission se trouve un jour en chair et en os à la porte de son house-boat, et il accepte de reprendre du service en échange d’un inoubliable réveillon de Noël concocté par son French cordon bleu. Une bouffée d’espoir et d’euphorie dans les cœurs de ces êtres en plein désarroi… De plus Daniel est mort et l’enquête sur l’amant idéal réserve son lot de rebondissements, de retournements de situation.
Mais tout de même le roman souffre d’un manque de rythme certain. Le récit alterne avec une régularité de métronome les courts chapitres consacrés à Bill et ceux consacrés à Anne. Ceux-ci fourmillent de détails qui parfois se révèlent significatifs par la suite, mais qui donnent un rythme ronronnant à l’intrigue, d’autant que les véritables scènes d’action sont rares, la plupart des chapitres épousant plutôt les pensées des personnages ou recueillant leurs souvenirs. Cette abondance de détails devient bourrative lorsque les deux gourmets se mettent en quête des ingrédients de leur festin de Noël. Nous voilà embarqués dans une balade touristique et culinaire dans San Francisco et ses environs, et le texte se fait alors plus informatif qu’évocateur. Ce qui me plaît dans les scènes de repas romanesques, c’est qu’elles participent à une ambiance, accompagnent un temps fort de l’action (le repas fin de La Curée par exemple, ou les repas dans les romans de Queneau). Ici le repas est ce à quoi se raccrochent les deux désespérés, et Dieu sait si Anne en particulier entretient un rapport compliqué avec la nourriture ; mais dans certains chapitres le guide gastronomique prend le pas sur l’intrigue, et le procédé prend un caractère systématique qui m’a lassée.

En bref, je n’ai pas réussi à croire à ces personnages et à ce projet gargantuesque, qui tient un peu trop, pour moi, de l’exercice de style. Ce qui ne m’empêchera pas de souhaiter le retour de cette émission de confidences, légère et ludique, ou d’écouter les « parkings » radiophoniques (avant la plage ou la nuit) sur lesquels on retrouve plus couramment l’animatrice.

Merci à Blog-O-Book et aux éditions du Cherche-Midi pour cet envoi gastronomique.

Une chanson qui aurait pu inspirer la narratrice :


Découvrez Bat for Lashes!

29 mars 2009

Organisez un souper canaille - repas dominical 30

Imaginez que vous vivez au XIXe siècle, sous le second Empire. Votre mari, plus âgé que vous (et assez mal fait de sa personne, même s’il faut lui reconnaître une certaine énergie – cet homme est une volonté) est un spéculateur qui brasse des millions, et vous passez votre temps en promenades, visites chez le couturier à imaginer la robe la plus originale (autant dire souvent la plus indécente), et commérages avec vos amies du couvent (comme cette époque vous semble lointaine !).
D’abord enivrée par vos succès, vous commencez à ressentir une certaine lassitude de cette vie mondaine.
A vos dîners, on parle politique, vos amants vous lancent des œillades, votre robe fait frémir les convives. Bien souvent, vous n’écoutez plus ce que l’on vous raconte, espérant en vain un plaisir que vous n’auriez pas encore goûté, toujours déçue.
Que faire ?

Vous encanailler. Roulez en fiacre et en bonne compagnie, cachée sous un manteau noir (cette toilette déjà n’est vraiment pas dans vos habitudes), sur les boulevards tout neufs qui ont enrichi votre époux et osez entrer dans l’un de ces cafés où votre époux, toujours lui, passe des soirées avec de jeunes coquettes entretenues. Jouer à l’homme, pour un soir…
Vous voilà dans un cabinet intime, meublé d’un divan que vous trouvez extrêmement large. On vous propose le « dîner de mercredi ». Acceptez. Des huîtres, du perdreau. Du vin blanc. Buvez-le pur, enivrez-vous de nouveauté et d’audace…
Sur une console, le garçon a déposé d’autres plats, des truffes, un entremets sucré, des asperges, et il y a une bouteille de champagne dans un seau plein de glace. La tête vous tourne. Vous avez bu, et mangé de si bon appétit. Vous refusez le dessert. Vous buvez votre café à petits coups, et encore un petit verre d’alcool. Vous devenez indolente, rêveuse.

Il y a un miroir, vous vous en approchez dans un sursaut d’énergie et vous y distinguez des propos farceurs, ces grivoiseries que les hommes, depuis la nuit des temps, ont confiées aux murs des rues ou des latrines. « J’aime les hommes, parce que j’aime les truffes. » Et des noms, tout un calendrier canaille de couples d’un soir. Il y a le nom de votre compagnon. Devant : « J’aime… ». Il vous enjoint de vous taire. Vous luttez. Le divan amollit votre chute.

(pour en savoir plus : La Curée, d’Emile Zola)

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Evidemment, vous auriez dû vous méfier.
Les huîtres sont tenues depuis l’Antiquité pour des nourritures aphrodisiaques et la jeune fille qui en consomme dans le tableau de Jan Steen lance par la même occasion un regard d’invite. Au symbolisme féminin de la coquille répond celui, masculin, de l’asperge ; et puis des truffes ! elles aussi sont dites aphrodisiaques et sont même symbole de péché : elles sont engendrées par la terre et privent de nourriture les plantes environnantes, tout comme le péché exclut la grâce.
Voilà un dîner canaille dont la digestion sera difficile ; une petite diette s’imposera (une retraite dans vos appartements, au coin du feu). Mais vous avez goûté au fruit interdit. Et ce n’est pas le fait que vous ayez repoussé le dessert qui vous excusera aux yeux du sévère romancier des Rougon-Macquart…

11 mars 2009

La morte amoureuse (sous la cendre de Pompéi - 1)

De nos jours, on ne se promène dans les rues de Pompéi que dans la journée. Et parfois, on a envie de commander quelques olives et un petit pain à l’huile au comptoir d’un thermopolium, ou de se reposer à l’abri du soleil dans un jardin somptueusement décoré… il semble que le cours du temps s’inverse, et que des voix sans visage chuchotent en latin derrière les colonnes.
Alors imaginez ce que ce doit être de nuit…
Car au XIXe siècle, les jeunes romantiques qui faisaient le voyage d’Italie rejoignaient Pompéi en train puis se logeaient dans une osteria à proximité des vestiges, où ils étaient harponnés par un « cicerone », qui ne les lâchait plus d’une semelle et leur récitait d’une voix morne tout ce qu’il savait sur la ville ensevelie. Le soir, les plus rêveurs pouvaient entrouvrir la porte de bois qui fermait le site et s’aventurer dans les décombres.
C’est ce qu’entreprend Octavien, le héros d’Arria Marcella de Théophile Gautier. Il a de bonnes raisons ; il est complètement obsédé par l’empreinte d’un sein vu au Musée de Naples ; il est tombé amoureux de cette forme idéale, ce moule de cendre qui a gardé le souvenir d’une jeune poitrine dissoute par les siècles. La jeune femme s’était réfugiée dans la cave de la villa de Diomède, sur la Voie des Sépulchres.
Par la force de son désir, cette nuit-là, Pompéi semble renaître… de ses cendres, et les pas du jeune homme le mènent au théâtre, où il assiste à une représentation de Plaute, observé par une jeune femme brune au regard troublant…

Arria Marcella
est le parfait exemple de nouvelle fantastique d’époque romantique : un héros aux passions impossibles, plus attiré par les fantômes que par la vie réelle, condamné à la frustration ; une expérience étrange, dont on ne sait si c’est un rêve du héros, un fantasme, ou la résurgence d’un monde enfoui qui ne demande qu’à revoir la lumière…

Outre que cette nouvelle est très courte, elle se lit fort agréablement : en effet, les héros sont des jeunes gens tapageurs qui poussent des cris de joie quand ils font des trouvailles intéressantes au Musée, histoire de déranger les « Anglais taciturnes » et les « bourgeois » abîmés dans la lecture de leurs guides. Une fois à Pompéi, ils plaisantent (à la descente du train, « station de Pompéi » les fait déjà rire, tant les deux termes accolés leur paraissent incongrus), déclament tous leurs souvenirs de latin au théâtre pour en vérifier l’acoustique, et arrivés à la villa de Diomède rappellent Octavien à des réalités fort prosaïques : ils ont faim ! et si agréable que soit la villa, ils veulent s’éloigner de cette cité où l’on ne trouve que des pains carbonisés par l’éruption. Bref, même s’ils fustigent les touristes scolaires, on se sent avec eux comme avec des voyageurs un peu balourds, plus rigolards que sensibles à l’aura des vestiges. (Evidemment, Octavien n’est pas comme eux ; c’est un romantique, lui, un vrai.)

On y explore aussi un Pompéi qui n’a été que partiellement fouillé, et il est significatif que la fascination de l’écrivain se manifeste pour une villa que l’on ne visite plus prioritairement aujourd’hui (il semble que justement elle ait été admirée et pillée au XIXe…). On dit aussi que l’empreinte de ce sein, célèbre en son temps, est tombée en poussière…

Voici ce que raconte Ernest Breton du drame qui se déroula dans la villa (source) :

Diomede_caveAu moment de l'éruption, dix-huit personnes adultes avec un jeune garçon et un enfant en bas âge avaient cru trouver un refuge assuré sous ces voûtes impénétrables ; des provisions qu'ils y avaient portées leurs assuraient l'existence pour quelques jours ; mais bientôt les cendres fines et brûlantes y pénétrèrent par les soupiraux, une vapeur ardente remplit la galerie ; les malheureux se précipitèrent vers la porte... il était trop tard !
Tous périrent étouffés et à moitié ensevelis. C'est là qu'on les a retrouvés au bout de dix-sept siècles le 11 décembre 1772, la tête encore enveloppée des vêtements dont ils s'étaient voilé le visage, soit pour se préserver des cendres ardentes, soit par un acte suprême de décence et de résignation. On recueillit près d'eux divers bijoux, des monnaies, un superbe candélabre, des clefs, les restes d'une cassette, un peigne double en bois, etc. Les murs présentaient encore la silhouette des cadavres, et la cendre durcie avait gardé les empreintes des seins, des bras et des épaules d'une jeune fille d'une admirable beauté. Cette intéressante victime dut être la fille du propriétaire de l'habitation, à en juger par les vêtements précieux qui la couvraient, et on voit encore sur la cendre quelques traces d'une de ces étoffes légères que Pétrone appelait du vent tissé, ventus textilis. Elle portait un superbe collier composé d'une chaîne d'or en filigrane décorée au milieu d'une petite plaque à laquelle sont attachées deux chaînettes terminées par des feuilles de pampre, un joli bracelet formé de deux cornes d'abondance réunies par une tête de lion, enfin deux pendants d'oreilles.


Il raconte aussi que le chef de famille avait cherché à s’enfuir avec les clefs de la maison et une somme rondelette (portée par un esclave) mais qu’il avait été surpris par la mort non loin de la demeure. Gautier, lui, en fait un sectateur du Christ, un homme sévère qui vient briser les rêves d’amour du jeune Octavien et d’Arria Marcella. C’est que la nouvelle parle aussi de la mort des religions, un autre thème romantique, cher à Gérard de Nerval.

*** 

« Allons dîner, si toutefois la chose est possible, dans cette osteria pittoresque, où j’ai peur qu’on ne nous serve que des biftecks fossiles et des œufs frais pondus avant la mort de Pline. »

***

« Les pains et les gâteaux au miel figurent au musée de Naples aussi durs que des pierres à côté de leurs moules vert-de-grisés ; le macaroni cru, saupoudré de cacio-cavallo, et quoiqu’il soit détestable, vaut encore mieux que le néant. »

04 mars 2009

Le spectre de l’Empire

Le Colonel Chabert d’Honoré de Balzac commence dans la bonne humeur, au milieu des plaisanteries des clercs de l’avoué Derville, des insolences de son saute-ruisseau, ainsi que des effluves du lunch des employés, mêlant sandwich au brie, côtelettes et tasse de chocolat.
Et puis un fantôme surgit : un vieillard terne, mal vêtu, humilié, qui se révèle être un soldat de Napoléon déclaré mort à la bataille d’Eylau. Il raconte comment il a lutté pour s’extirper d’un grand tas de morts, à l’aide d’un bras sinistrement détaché d’un corps. Il a traversé les chairs abîmées et la pourriture, mais le plus difficile l’attend : la société de la Restauration est pour lui un tombeau plus certain que le monticule sous lequel il avait été enseveli. S’il vit encore, il est mort socialement, ce qui est la malédiction la plus terrible dans l’avide société balzacienne. Celle qui pourrait lui rendre son statut et son argent (et, qui sait, son amour) est sa femme, remariée entre-temps, mais la résurrection du colonel ne fait pas du tout les affaires de cette parvenue…
D’emblée Chabert est présenté comme un spectre au visage inexpressif, au crâne fendu, à la raison envolée. Il n’apparaît que dans des lieux sales et dégradés : l’étude où l’on joue la comédie, la vacherie de son compagnon d’armes, où il couche dans la meilleure chambre - sur la paille, et plus tard l’antichambre du greffe ou l’hospice, tout aussi désolés. C’est qu’il représente lui-même des valeurs usées : l’héroïsme, la grandeur d’âme, la fidélité à un empereur déchu, à des compagnons d’armes devenus misérables, à une femme qui l’a oublié. Le monde dans lequel il revient à l’existence est régi par l’argent et manque totalement de compassion (à l’exception de Derville, qui choisira finalement de s’en éloigner).
Un Balzac plein de gouaille (l’humour acide des clercs et le jeu de dupes de l’avoué et de la comtesse sont assez réjouissants), de manigances, dans une atmosphère discrètement fantastique.
***
Sur le rebord d’une cheminée d’étude ou le bord d’une assiette : tartine de neufchâtel saupoudré de cannelle (ou de cacao) – mieux encore, étalez-le sur du pain d’épices…

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25 février 2009

Qui est Magnus ?

magnusMagnus est un jeune homme au corps solide, mais il porte le nom brodé sur l’écharpe d’un ourson en peluche, rescapé de son enfance. Ce nom masque le fait qu’il n’a pas de nom à lui et d’abord pas de mémoire, ou bien une mémoire bâtie sur des mensonges et des mythes familiaux qui lui sont étrangers.
A l’image de son héros qui change plusieurs fois de nom (il a d’abord un nom trop lourd, double, écrasant, puis se choisit des noms qui efface cette première histoire, sans savoir quel est encore son nom d’avant, le premier nom), le roman de Sylvie Germain est composite, tisse ensemble des fragments de souvenirs, d’amours perdus dans la maladie ou la vengeance, d’errances en Europe puis dans le Nouveau Monde. Noue ces fragments à des « notules », des « séquences », des « résonances », poèmes, bribes de discours, de dictionnaire, litanies.
Le souffle du monde extérieur, des écrits des autres, s’invite dans cette épopée d’un être sans passé, né avec la guerre, dont l’existence s’inscrit dans le siècle.
Histoire… et conte. L’écriture de Sylvie Germain a la pureté de ces histoires sans âge. Magnus doit grandir, mûrir, explorer le monde et affronter ses propres peurs. Il rencontre des ogres, des fées aimantes ou des princesses à sauver d’elles-mêmes, des moines pressentant leur mort.
Voilà une sorte de roman-monde, à la fois classique dans l’écriture et moderne dans la forme, revisitant les contes pour mieux les inscrire dans l’histoire récente. Un roman ambitieux récompensé, à fort juste titre, par le Goncourt des Lycéens.

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14 février 2009

A la folie

Dans Passion simple, Annie Ernaux raconte comment pendant quelques mois, elle a aimé passionnément un homme. Un amant qui s’il partage son désir ne partage peut-être pas sa passion, un étranger dont elle n’aimerait peut-être pas les travers s’il n’avait pas une aura exotique, un diplomate marié sur l’emploi du temps duquel elle n’a aucune prise : il lui annonce ses visites au téléphone, quelques heures avant de venir. Et elle vit dans l’attente. Une attente qui génère toutes sortes de superstitions pour contrer le manque, l’angoisse. La passion apparaît comme une obsession avilissante, tout en étant un degré d’existence supérieur, plus pur, plus absolu.
L’écriture blanche est d’une froideur paradoxale pour dire l’obsession et la sensualité. Mais en même temps, c’est bien une passion « simple » que dissèque Annie Ernaux : ce n’est pas la fusion du couple qu’elle étudie, mais l’exaltation et la souffrance de celle qui aime et est crucifiée.

passion_simple« Quand j’étais enfant, le luxe, c’était pour moi les manteaux de fourrure, les robes longues et les villas au bord de la mer. Plus tard, j’ai cru que c’était de mener une vie d’intellectuel. Il me semble maintenant que c’est aussi de pouvoir vivre une passion pour un homme ou une femme. »

Un conseil de lecture de Levraoueg.

Posté par rose_a_lu à 11:18 - littérature contemporaine - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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