06 novembre 2010

Médecine – s’en moquer quand on se porte bien

Je prenais la route la plus longue pour rentrer (tout droit à travers la campagne). Je passais chercher des résultats d’analyse, numération, valeurs de référence, mUI/mL et j’écoutais Chloé Delaume invectiver son corps qui n’avait pas cédé, revendiquer la mort, enfin, après des tentatives toujours avortées, par la voix de trois comédiennes jouant Eden matin, midi et soir pour France Culture. C’était drôle et macabre, cette analyse de la thanatopathie, la maladie de la mort. Le lendemain, à la sortie d’un tunnel, l’une des récitantes s’aperçut que c’était peut-être là l’Eden, puisque personne ne venait dans la chambre la déranger, la supplier de vivre. Je m’engageai sur l’autoroute en les sachant apaisées.

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Si je devais désigner le musée que je préfère à Rouen, ce serait sans doute le musée Flaubert et d’histoire de la médecine. Le musée ne paie pas de mine de prime abord, mais il recèle de curieux trésors. J’aime sa façon d’associer à égalité le grand auteur normand et le souvenir de l’Hôtel-Dieu, a priori fort éloignés ; évidemment, ce rapprochement n’est en rien absurde, puisque Flaubert a passé sa jeunesse dans les pièces que l’on visite, son père, Achille-Cléophas, étant un chirurgien et un professeur fort apprécié des Rouennais. Sa correspondance témoigne de l’importance de cette proximité de la mort dans sa formation, particulièrement lorsque, en 1832, le choléra sévit à Rouen, dans la grande salle reliée à l’appartement des Flaubert par l’office. Et l’on peut tout à fait lire Flaubert à la lumière de cet environnement médical, le métier de Charles Bovary, l’opération du pied-bot, les sottises de Bouvard et Pécuchet, les hallucinations de Saint-Antoine, les lumières de l’apothicaire Homais. De même les dernières salles consacrées à la puériculture évoquent la scène de la visite d’Emma chez la nourrice de Berthe, elle élégante et pâle, courtisée par Léon, et la ferme de la nourrice pestilentielle et en rien romantique, la petite peut-être sanglée dans un petit lit à bascule que l’on pouvait actionner du pied, comme le poupon qu’on peut voir au musée.

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Figurez-vous que depuis cet été on peut voir dans la chambre natale de Gustave une réédition du papier peint décorant cette chambre lorsque le nourrisson poussa ses premiers vagissements ! il y a même un fragment du véritable papier, conservé à la bibliothèque ! connut-on déjà proposition culturelle plus alléchante ? c’est un papier à fleurs du XVIIIe, qu’on poserait assez sereinement dans sa propre chambre. Fin du fin, on nous donne le plan de la maison où grandit Flaubert (maintenant les pièces servant de salles d’exposition ont un peu perdu de leur particularité) et on éprouve le petit frisson indiscret du visiteur en quête d’appartement cherchant cette fois non pas à imaginer comment ça pourrait être si on y vivait, où on mettrait le bureau, et la table basse, mais à se peindre comment ça pouvait être avant, avec la grande table noire, la bibliothèque médicale au fond, le billard où les enfants répétaient des scènes de théâtre.

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Mais surtout il faut se laisser aller au plaisir du bric-à-brac. S’amuser des citations disséminées du Dictionnaire des idées reçues (Constipation : tous les gens de lettres sont constipés. Mercure : tue la maladie et le malade.) Avoir un petit sursaut en s’apercevant qu’absorbé par la gravure représentant des squelettes prenant des positions avantageuses on s’appuie sur le cercueil de plexiglas d’une momie qui braque sur vous ses yeux de verre, en se trouvant nez à nez avec les pinces qui servaient à l’extraction de calculs rénaux ou avec le rictus des moulages phrénologiques de criminels guillotinés. Ou la collection d’échantillons coprologiques permettant d’identifier les maladies infantiles. Un vrai musée des horreurs ! Mille détails oubliés d’une fois sur l’autre se disputent mon attention comme ce Saint Antoine représenté avec un cochon et des flammes évoquant le mal des ardents (on se tournait vers saint Antoine pour le guérir).
J’ai prolongé ce plaisir avec un petit livre où l’on apprend que le père de Flaubert avait fait placer un buste d’Esculape devant sa maison, où l’on peut relire tranquillement les premières lettres de l’écrivain à 9 ans (plaines de fautes d’accord) et où l’on découvre ce qu’était un gros chahut dans un lycée au XIXe siècle : grève de la confession, coups aux maîtres d’étude, barricade à l’internat… eh bien !

Posté par rose_a_lu à 13:09 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
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Commentaires sur Médecine – s’en moquer quand on se porte bien

    J'aurais bien aimé cette émission sur Chloé Delaume car j'adore son univers après l'avoir découvert grâce à ce livre que tu m'a envoyé. Je rêve aussi d'une visite à ce musée avec toi lors de ma prochaine visite à Rouen. Très chouette description! Entre temps, je vais peut-être me replonger dans Flaubert's Parrot par Barnes.

    Posté par Vanessa, 07 novembre 2010 à 14:27 | | Répondre
  • J'ai encore le podcast ! Je crois qu'on avait vu le jardin du musée (et il faut juste qu'il ne neige pas, parce que c'est de l'autre côté de la ville )

    Posté par rose, 07 novembre 2010 à 19:34 | | Répondre
  • ca doit être l'un des musées de Rouen qui me tente le moins, mais ton billet me fait changer d'avis : j'y jetterai un coup d'oeil la prochaine fois que j'y vais...

    Posté par maggie, 08 novembre 2010 à 12:18 | | Répondre
  • C'est un musée plaisant, plein de "curiosités", pas envahi par les touristes... vraiment à découvrir !

    Posté par rose, 09 novembre 2010 à 12:08 | | Répondre
  • J'ai visité ce musée il y a quelques temps car je venais de lire le livre de Julian Barnes.
    Je suis une amoureuse de l'écriture de Flaubert.
    OUI, Rose c'est un merveilleux petit musée adorable. Voir ici :
    http://livresdemalice.blogspot.com/2008/08/escapade-flaubert-maupassant-leblanc.html

    Posté par Malice, 11 novembre 2010 à 15:01 | | Répondre
  • J'ai visité ce musée aussi, mais pris aucune photo, on n'y est pas autorisé, et pas acheté les onze cartes postales ( je me demande si j'aurais eu envie de les regarder).
    le cabinet du dentiste m'a fait frissonner entre autre choses.
    Tu en parles très bien.
    Les citations de Flaubert sont disséminées en divers endroits, voire sur des marches d'escalier, si je ne me trompe pas? C'est bien mis en scène.
    Flaubert disait que lui et sa famille soupaient juste à côté du dortoir de l'hôpital où des miséreux mouraient du choléra ou autre. Qu'il a passé un quart de siècle dans un hôpital! Heureusement, il a vécu un demi-siècle de plus en dehors , ce qui lui a permis d'écrire son œuvre.
    passé

    Posté par dominique, 12 novembre 2010 à 10:27 | | Répondre
  • Malice : il me reste à lire Julian Barnes (et à visiter Croisset). J'aime bien emmener mes visiteurs dans ce petit musée, adorable, tout à fait !

    Dominique : les citations sont sur les marches, les vitrines, la porte de la cave porte l'inventaire des bouteilles au temps de Flaubert ; c'est une disposition très malicieuse, souvent elle dédramatise les instruments assez horribles exposés. Lors de ma dernière visite, le cabinet de dentiste était tout chamboulé : une exposition se prépare, ou s'achève !

    Posté par rose, 12 novembre 2010 à 12:13 | | Répondre
  • Je ne connais pas Rouen mais voilà un musée qui m'intéresserait beaucoup. Tu me donnes une jolie idée de week-end par ailleurs, même s'il me faut encore vaincre un mauvais souvenir concernant Flaubert pour pouvoir mener à bien ma mission.

    Posté par Lou, 24 novembre 2010 à 23:19 | | Répondre
  • J'espère que cette idée de week-end se concrétisera ! le découvrir chez lui devrait parvenir à dédramatiser les souvenirs

    Posté par rose, 28 novembre 2010 à 21:31 | | Répondre
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