Je prenais la route la plus longue pour rentrer (tout droit à travers la campagne). Je passais chercher des résultats d’analyse, numération, valeurs de référence, mUI/mL et j’écoutais Chloé Delaume invectiver son corps qui n’avait pas cédé, revendiquer la mort, enfin, après des tentatives toujours avortées, par la voix de trois comédiennes jouant Eden matin, midi et soir pour France Culture. C’était drôle et macabre, cette analyse de la thanatopathie, la maladie de la mort. Le lendemain, à la sortie d’un tunnel, l’une des récitantes s’aperçut que c’était peut-être là l’Eden, puisque personne ne venait dans la chambre la déranger, la supplier de vivre. Je m’engageai sur l’autoroute en les sachant apaisées.

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Si je devais désigner le musée que je préfère à Rouen, ce serait sans doute le musée Flaubert et d’histoire de la médecine. Le musée ne paie pas de mine de prime abord, mais il recèle de curieux trésors. J’aime sa façon d’associer à égalité le grand auteur normand et le souvenir de l’Hôtel-Dieu, a priori fort éloignés ; évidemment, ce rapprochement n’est en rien absurde, puisque Flaubert a passé sa jeunesse dans les pièces que l’on visite, son père, Achille-Cléophas, étant un chirurgien et un professeur fort apprécié des Rouennais. Sa correspondance témoigne de l’importance de cette proximité de la mort dans sa formation, particulièrement lorsque, en 1832, le choléra sévit à Rouen, dans la grande salle reliée à l’appartement des Flaubert par l’office. Et l’on peut tout à fait lire Flaubert à la lumière de cet environnement médical, le métier de Charles Bovary, l’opération du pied-bot, les sottises de Bouvard et Pécuchet, les hallucinations de Saint-Antoine, les lumières de l’apothicaire Homais. De même les dernières salles consacrées à la puériculture évoquent la scène de la visite d’Emma chez la nourrice de Berthe, elle élégante et pâle, courtisée par Léon, et la ferme de la nourrice pestilentielle et en rien romantique, la petite peut-être sanglée dans un petit lit à bascule que l’on pouvait actionner du pied, comme le poupon qu’on peut voir au musée.

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Figurez-vous que depuis cet été on peut voir dans la chambre natale de Gustave une réédition du papier peint décorant cette chambre lorsque le nourrisson poussa ses premiers vagissements ! il y a même un fragment du véritable papier, conservé à la bibliothèque ! connut-on déjà proposition culturelle plus alléchante ? c’est un papier à fleurs du XVIIIe, qu’on poserait assez sereinement dans sa propre chambre. Fin du fin, on nous donne le plan de la maison où grandit Flaubert (maintenant les pièces servant de salles d’exposition ont un peu perdu de leur particularité) et on éprouve le petit frisson indiscret du visiteur en quête d’appartement cherchant cette fois non pas à imaginer comment ça pourrait être si on y vivait, où on mettrait le bureau, et la table basse, mais à se peindre comment ça pouvait être avant, avec la grande table noire, la bibliothèque médicale au fond, le billard où les enfants répétaient des scènes de théâtre.

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Mais surtout il faut se laisser aller au plaisir du bric-à-brac. S’amuser des citations disséminées du Dictionnaire des idées reçues (Constipation : tous les gens de lettres sont constipés. Mercure : tue la maladie et le malade.) Avoir un petit sursaut en s’apercevant qu’absorbé par la gravure représentant des squelettes prenant des positions avantageuses on s’appuie sur le cercueil de plexiglas d’une momie qui braque sur vous ses yeux de verre, en se trouvant nez à nez avec les pinces qui servaient à l’extraction de calculs rénaux ou avec le rictus des moulages phrénologiques de criminels guillotinés. Ou la collection d’échantillons coprologiques permettant d’identifier les maladies infantiles. Un vrai musée des horreurs ! Mille détails oubliés d’une fois sur l’autre se disputent mon attention comme ce Saint Antoine représenté avec un cochon et des flammes évoquant le mal des ardents (on se tournait vers saint Antoine pour le guérir).
J’ai prolongé ce plaisir avec un petit livre où l’on apprend que le père de Flaubert avait fait placer un buste d’Esculape devant sa maison, où l’on peut relire tranquillement les premières lettres de l’écrivain à 9 ans (plaines de fautes d’accord) et où l’on découvre ce qu’était un gros chahut dans un lycée au XIXe siècle : grève de la confession, coups aux maîtres d’étude, barricade à l’internat… eh bien !