04 juillet 2009
Repas dominical – Nouvelle soirée canaille au Café Riche (Bel-Ami porte-t-il bien son nom ?)
Il est toujours amusant de retrouver dans un roman une scène qu’on a déjà lue ailleurs : ainsi Bel-Ami témoigne-t-il de la vogue durable du Café Riche où, cette année, j’ai déjà suivi Renée et Maxime, les amants scandaleux de la Curée d’Emile Zola (roman publié en 1871, tandis que Bel-Ami date des années 1884-85).
Souvenez-vous : c’est un restaurant où les riches bourgeois amènent leurs maîtresses (des cocottes) pour des soupers fins dans de petits cabinets particuliers. Dans La Curée, Renée y entre cachée sous un grand manteau noir pour ne pas se compromettre… et finit la soirée dans les bras de Maxime (son beau-fils).
Il semble qu’elle ne soit pas la seule bourgeoise à goûter l’excitation d’un dîner interdit ; c’est au café Riche que Mme de Marelle, jeune femme noble et bohême, invite ses amis, le couple Forestier, et Georges Duroy, dont elle compte manifestement faire son amant. Les femmes arrivent masquées, dans le même cabinet clos, tendu de rouge et agrémenté d’un divan dont les ressorts sont fatigués (Georges s’y enfonce, comme dans un trou…). La jeune femme est là, dit-elle, pour « se pocharder ». Les plats s’enchaînent, les mêmes ou presque que dans la Curée : huîtres, perdreaux, asperges… plats aphrodisiaques ou suggestifs. D’ailleurs, les comparaisons sont évocatrices d’autres plaisirs : la truite rose servie après le potage évoque de « la chair de jeune fille » ; les huîtres sont « mignonnes et grasses » et ressemblent à de « petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés ». Evidemment, on parle d’amour, et de façon de plus en plus salée. Celui qui n’est pas encore Bel-Ami cherche à assurer celles qui deviendront les deux femmes de sa vie (enfin, avec toutes les autres…) de sa discrétion totale, si elles venaient à se livrer à lui. « Essayez pour voir » conclut-il avec conviction. Et dans le fiacre qui les ramène vers la demeure de Madame de Marelle, il se décide à se « jeter sur elle » et il est stupéfait de « tenir, enfin, une femme mariée » ! Après les bénédictions et les paroles d’amour reconnaissant : « Maintenant que je la tiens, je saurai bien la garder » se dit le grand romantique.
source de cette photo du café Riche sur le boulevard des Italiens
Le parallélisme avec La Curée est facile à faire : même échauffement des sens dans la chaleur du petit cabinet, même prosaïsme après la conquête, dont l’un des protagonistes se trouve presque embarrassé.
Pour rappeler cependant que ces plaisirs n’ont qu’un temps (même si Bel-Ami se construit selon une trajectoire ascendante dont on ne voit pas la fin, alors que Zola peignait aussi le déclin), Maupassant ajoute une petite note noire, la toux funèbre de Forestier qui met fin au dîner coquin. La scène se répètera, lorsque Georges Duroy recevra une leçon sur la vanité de l’ambition en traversant Paris une nuit, au sortir d’un dîner, avec un journaliste vieillissant.
Si ce passage est intéressant, c’est aussi parce qu’il se révèlera très ironique. Duroy se fait le chantre de l’adultère policé, estime du devoir de tout honnête homme de garder le secret des frasques féminines… mais ces propos féministes ne pèseront pas lourd face à son ambition, lorsqu’il conviendra de se libérer de Madeleine pour épouser un meilleur parti. Alors il ne reculera pas devant un constat d’adultère effectué avec des policiers. Quant à la pesante jalousie des maris dont il se moque avec arrogance, il n’y échappera pas, son obsession se focalisant curieusement sur le mari défunt de la veuve qu’il a épousée…
Bel-Ami, Bel-Ami, voilà un titre ironique pour un roman qui met en scène un séducteur sans scrupules, roulant même les prostituées en profitant du charme de sa moustache, conquérant les femmes vertueuses par simple curiosité, se débarrassant sans remords de celles qui ne sont plus nécessaires à son ascension sociale…
Mais ce repas n’est pas le seul écho littéraire qu’a éveillé le roman. J’ai aussi reconnu par instant dans la prose du Maupassant réaliste des signes de l’autre Maupassant, celui des nouvelles fantastiques ; dans ces passages sur la vacuité de la vie, mais aussi au début du roman lorsque Duroy, invité à un dîner qui va lancer sa carrière, vêtu d’un costume loué, ne se reconnaît pas dans le monsieur croisé dans l’escalier, si élégant, qui s’avère être son propre reflet…
Et je me suis souvenu des pages de Madame Bovary lors de cette escapade que font les Duroy juste mariés chez les parents de Georges, tenanciers d’un café à Canteleu, tout près de Rouen (passage qui m’a aussi rappelé l’enfance d’Annie Ernaux, un peu plus loin en Normandie, dans un café-épicerie à Lillebonne). Les époux arrivent en train et aperçoivent d’abord les célèbres clochers de la ville, « travaillés comme des bijoux géants », auxquels s’opposent sur l’autre rive de la Seine les cheminée des usines du faubourg industriel, dont l’une aussi haute que la pyramide de Chéops, celle de l’usine de La Foudre (qui a donné son nom récemment à un théâtre). Mais le monde rustique que découvre l’épouse de Georges ne correspond pas à ses rêves. Les parents de Georges sont rouges, ventru en ce qui concerne le père, grande et sèche pour ce qui est de la mère. Hommage à Flaubert, le père porte une casquette « à la mode de Rouen », en soie noire, très haute, pareille à celle des marchands de bœufs, qui n’est pas sans rappeler (en plus simple) l’impossible casquette de Charles Bovary, qui suffit à le désigner, au début du roman, comme un être ridicule. Au délicat repas du Café Riche, répond au troquet de Canteleu un banquet maladroit : on sert une andouille après un gigot, une omelette après l’andouille, tout cela arrosé de cidre mousseux, en débitant des « plaisanteries de choix », des histoires grivoises qui, cette fois, ne feront rire que Georges et auxquelles sa femme ne se mêlera pas…
26 juin 2009
Falsifions, falsifions, il en restera toujours quelque chose
Sliv, un jeune homme tout juste diplômé, trouve un emploi dans un cabinet d’études environnementales, qui s’avère, dès la première mission, être une vaste fumisterie. Mais ce cabinet cache en fait un autre organisme, le CFR, qui s’emploie à des activités tout aussi fumeuses : falsifier la réalité afin d’avoir un impact sur elle, justement, afin de la modifier vraiment et de gagner du temps sur la marche de l’Histoire.
L’idée d’Antoine Bello est séduisante et mise en scène dans Les Falsificateurs avec une certaine verve ; l’employeur de Sliv, Gunnar Eriksson, débraillé et un peu illuminé, est un personnage amusant. On nous explique très pédagogiquement comment falsifier, quelles falsifications sont vaines, et on peut lire dans ce travail un miroir de la création romanesque, patiemment élaborée, concurrente du monde réel et pouvant s’y substituer (pour les esprits les plus fébrilement littéraires). Mais l’enjeu n’est pas gratuit, puisque c’est à une relecture de notre Histoire, des années 90 à aujourd’hui que nous invite le romancier.
J’ai été surprise : la plupart des billets évoquant le roman le décrivait comme haletant ; or je me suis retrouvée noyée dans les détails de la méthode de falsification, engluée dedans même, sans que rien ne me dise d’où vient cette nécessité de la falsification… et j’ai manqué de patience. Je me suis arrêtée et la concurrence de Bel-Ami a été fatale à ces joailliers de l’ombre.
Je pense reprendre le roman un jour, mais voilà, je l’ai trouvé un peu indigeste.
Lu dans le cadre de "Masse critique" de Babelio.
25 juin 2009
Sur la route
J’ai trouvé la bonne route. Elle me rappelle les départs en vacances, les nationales protégées par une arche de verdure qui cachent le ciel d’été. Au retour il y a des falaises, surplombant des magasins d’antiquités qui paraissent oubliés et poussiéreux. On sort de l’ombre des grands arbres pour suivre le fleuve – l’eau est presque au même niveau que la route, et la vue est dégagée, sereine. A droite, une usine entourée d’un cimetière de bobines de toutes tailles, une école en briques qui porte encore la mention « Ecole de garçons ». Plus loin une autre usine, plus moderne, avec des conduits faisant communiquer différents bâtiments, architecture étrange que ne dédaignerait pas Ekwerkwe. La route serpente et je ne m’arrête pas pour prendre des photos parce que mon baladeur à lecture aléatoire diffuse une chanson de Dominique A qui me paraît merveilleusement convenir à la situation ; je me rends compte que je n’en avais jamais précisément écouté les paroles. J’aime ce camion et cette route qui se déroule comme une mer sans fin, l’envie de ne jamais s’arrêter et l’atmosphère mi-drôle mi-inquiétante de cette fuite en avant, indifférente au monde.
"Viens dans ma soucoupe..."
C’était la fin de l’entretien ; le patriarche hochait la tête d’un air
entendu en sirotant l’alcool multi-herbacé servi par sa dernière épouse
et en survolant la fiche de synthèse que lui avait remise le
prétendant...
La suite dans le numéro de juin de Fanes de carottes.
24 juin 2009
Vies parallèles
Je voulais lire La solitude des nombres premiers parce qu’après l’avoir vu sur de nombreux blogs (et d’abord sur celui de Virginie, qui l’avait beaucoup apprécié) je l’ai retrouvé en Italie sur les présentoirs des librairies (le roman a reçu le prix Strega, récompense plutôt prestigieuse).
Me voilà donc embarquée dans le récit en parallèle des vies et des plaies de Mattia et d’Alice. Le début est terrible, et écrit de façon assez sèche pour mettre à distance l’émotion, procédé que j’aime assez. Mattia et Alice sont deux enfants qui portent sur leurs épaules des attentes trop lourdes : Mattia a une sœur jumelle handicapée dont ses parents lui confient la responsabilité, le père d’Alice rêve sa fille en championne. Lorsqu’ils savourent (et encore…) un instant de liberté, une catastrophe arrive…
Tous deux alors deviennent des adolescents en décalage avec les autres, en rupture avec leurs parents, avides de normalité (Alice) ou pas (le repli de Mattia). Et ils se torturent, par la privation de nourriture ou par la scarification et l’isolement.
A la faveur d’une fête et de manigances d’adolescentes, ils se rencontrent et les autres voient nettement qu’ils pourraient former un couple accompli, reconstituer peut-être le couple gémellaire perdu par Mattia, tandis que le regard de Mattia ne pèserait pas aussi lourd que celui des autres sur le corps d’Alice.
Mais unir ces deux « nombres premiers », soupçonneux et solitaires, est presque impossible…
Pour peindre le quotidien âpre de Mattia (qui se réfugie dans les mathématiques pour vivre dans l’abstraction et la pureté) et d’Alice la photographe (une façon de se tenir toujours à distance de la vie), Paolo Giordano use donc d’un style assez tranchant, sans artifices. S’il m’a paru assez efficace au début, j’avoue que je m’en suis un peu lassée, car il nous tient toujours à distance des personnages. Il faut reconnaître aussi que le déroulement de l’intrigue ne fait pas de concessions aux attentes du lecteur aux aspirations romanesques, pas de solution de facilité, de rédemption finale… Mais cette noirceur alliée au style rend la fin plutôt émouvante.
Je ne suis donc pas tombée complètement sous le charme de cette histoire d’amour bancal et désaccordé, mais je garde une certaine tendresse pour les personnages, pour les efforts désespérés d’Alice afin de conserver ce lien avec Mattia, pour la lassitude anxieuse de son ami.
Sébastien avait réfléchi sur la place des nombres dans le roman ; et j’avais bien aimé l’analyse de Lily sur l’attitude de Mattia et le « poids des conséquences » qui oppresse Alice.
Merci à Chez-les-Filles pour l’envoi.
Ajouterai-je que je n'aime pas du tout cette couverture ?
23 juin 2009
Microfiche – 5 so sad and blue
Vous vous souvenez de Cité 14 ? Un feuilleton publié au rythme d’un épisode par mois, avec des animaux humanisés pour héros, mêlant super-héros pervers, tour Bambell, manigances mafieuses, spiritisme et tout et tout ? …
Blacksad est une série de BD qui met aussi en scène des héros animaux dans un univers de roman noir. Dans le volume 1, Quelque part entre les ombres, un inspecteur désabusé, une trop belle actrice assassinée, des gardes du corps brutaux et efficaces…
L’atmosphère brumeuse est là, servie par de magnifiques images, somptueusement cadrées (sombre suspense au cimetière au milieu d’anges de pierre aux corps tordus par la souffrance, préfigurant un passage à tabac) et mises en couleur (quelques planches rouge sang…).
Par contre, le scénario manque cruellement d’originalité, ne quitte jamais les rails du polar le plus classique.
Il paraît que les suivants sont plus intéressants…

20 juin 2009
Microfiche – 4 humain si humain
Grand plaisir : regarder le film de Miranda July Me and you and everyone we know.
Dans ma scène préférée, un jeune père divorcé (qui est aussi un vendeur de chaussures philosophe et lunaire) range frénétiquement sa maison car la jeune femme qu’il s’est décidé à aimer va arriver, là, tout de suite. Il y a un tableau avec un oiseau, un tableau tout gribouillé (par son fils) qu’il n’arrive pas à planquer alors il se précipite dehors pour le cacher dans les buissons de la haie et la jeune femme le découvre comme ça, elle participe alors très sérieusement au rangement du tableau et à la fin on voit l’oiseau faux dans les vrais buissons, ce n’était donc pas une si mauvaise idée de le cacher à l’extérieur, c’est drôle et joli, et tout le film raconte diverses histoires d’amour en restant sur cette note un peu absurde et délicate.

Microfiche – 3 ça me déprime
Peut-être que lire le blog au jour le jour ne m’aurait pas fait le même effet. Mais voilà – en plus je suis fatiguée. Toujours est-il que quand j’ai lu « Mon gras et moi » de Gally, malgré tout son humour (qui fait parfois mouche, comme lors du combat entre la super-héroïne et l’odieux Nutellor, à grands coups de tartines habilement interceptées et ingérées), c’est la souffrance et l’impuissance à sortir du cercle vicieux de la nourriture qui m’ont sauté aux yeux.

15 juin 2009
Microfiche - 2 coup de feu
Il paraît que l’expression « to have a history of violence » veut dire que l’on a un passé violent, mais j’aime bien l’ambiguïté du titre du film de Cronenberg, qui suggère que l’on va voir comment naît la violence. Et c’est bien cela : l’irruption de deux bandits dans le restaurant de Tom Stall (Viggo Mortensen, méconnaissable) le pousse à commettre un double meurtre, pour protéger sa serveuse. Voilà cet homme sans histoire hissé au rang de héros local, interviewé par toutes les télés. Autre violence que cette intrusion. Puis sa famille est menacée par des malfrats qui croient reconnaître en lui un assassin, et c’est l’engrenage de la violence, qui vient contaminer le noyau familial lui-même, transformant les rapports au sein du couple, entre le père et ses enfants, transformant même les enfants du tueur.
Ce qui est fascinant dans le film, c’est qu’il pourrait rester assez théorique : le héros au passé ambigu est justement marié à une avocate (le droit contre la force, donc) ; et Cronenberg campe d’abord la famille idéale (couple aimant, fils en proie aux provocations d’autres adolescents et s’en tenant sagement à la négociation…) avant de la plonger dans l’horreur. Et pourtant ça marche, parce que le début du film parvient à installer une atmosphère paranoïaque : se pourrait-il que l’homme au regard clair ne soit pas aussi limpide qu’il en a l’air ? Et cette tension tient jusqu’à l’ultime image du film, apaisante et terrifiante à la fois.
Le film a donné lieu à d’innombrables interprétations, qu’on le voit comme une relecture de l’histoire américaine, une dénonciation de la monstruosité de la famille, un nouveau western, un film d’horreur, une tragédie… et c’est tout à fait légitime, tant il est riche dans sa sobriété même.
13 juin 2009
Microfiche – 1 le fond de la piscine
A chaque fois que je passe devant la piscine (celle du boulevard, en bas de la colline), je regarde les horaires, bien décidée à étrenner le maillot pourpre que j’ai acheté à la fin des vacances l’année dernière. Le lundi c’est fermé, le mardi ça ferme trop tôt, le jeudi je suis occupée ailleurs…
Même rendez-vous manqué avec « Le goût du chlore » de Bastien Vivès, au graphisme pourtant séduisant.
Cette BD raconte la rencontre d’un nageur maladroit et d’une jolie sportive, fine et fluide dans son maillot de compétition ; le crapaud et la sirène. Mais Bastien Vivès aurait dû s’offrir les services d’un scénariste.
Il y a très peu de dialogues dans la BD, et le problème c’est que ceux qui s’y trouvent sont très répétitifs (l’insupportable copain qui permet la rencontre, en particulier, ainsi que le kiné qui conseille très lourdement au héros de se mettre à la natation). L’histoire, elle, se veut elliptique et suggestive, mais je l’ai surtout trouvée creuse et vide comme une piscine désaffectée (jolies scènes de piscines envahies par les feuilles mortes dans Ice Storm d’Ang Lee, d’ailleurs). Et au milieu de tout ça la grande question reprise en 4e de couverture : « Tu t’es déjà posé cette question, pour quelles choses tu es prête à mourir ou celles que tu ne lâcheras jamais ? » (n’en attendez rien, la naïade répond : je réfléchis).
Bouh ! rien pour me rappeler les yeux qui piquent, la mousse des gels douche aux fruits dans les vestiaires, l’eau qui claque sous les plongeons maladroits des aspirants nageurs, les rêveries au rythme de la brasse coulée.
J’ai préféré de très loin l’article de Sylvie qui rappelle l’histoire de la piscine où se déroule l’action (et c’est passionnant).
Pour des vrais frissons d’adolescence à la piscine : Naissance des pieuvres.


