15 novembre 2009
Cuisine et photographie – repas dominical
Bien sûr, j’aurais pu vous dire que Photoquai, une expo en plein air quai Branly, était une belle promenade dominicale, proposant quelques œuvres de photographes de tous les coins du monde. Mais je me suis rendu compte qu’on pouvait même en faire un repas dominical, attendu qu’en regardant les photos on voit bien que la cuisine et la nourriture en constituent l’un des fils rouges (si si). Tout est venu de cette photo comparant une cuisine marseillaise et une cuisine algéroise, manière de montrer que les différences entre les deux rives de la Méditerranée n’étaient pas très importantes :
Mais en fait ce n’est pas du tout pour ça que j’ai pris cette photo (ni pour garder un souvenir fidèle du cliché, il faudra vous déplacer pour le voir bien) ; c’est à cause de cette passoire, et des nénuphars sur les placards. Quelle jolie cuisine ! L’autre n’est pas mal non plus :
(Le soir tombait, on voit les ombres des passants et de la photographe maladroite, est-ce qu’on ne croirait pas que des ombres investissent cette cuisine pour dîner du contenu de cette adorable cocotte à fleurs ?)
Il ne faut pas s’étonner que les photographes s’intéressent tant au repas, ce moment de sociabilité qui doit intéresser tout reporter, ou tout poète. Au Japon, ce sont des amoureux sur une couverture. En fait, ils ne viennent pas vraiment déjeuner, ils veulent juste être ensemble et la couverture est leur espace, celui de leur amour.

En Inde, l’harmonie amoureuse n’est pas vraiment au rendez-vous de la table familiale, mais j’adore le carrelage fleuri qui donne un air de joie à cet instant où chacun s’abandonne à ses pensées.
En Amérique du Sud : comme j’aime ce grand rire et cette bonne rasade à côté du sérieux des autres femmes qui posent…
Mais certains photographes aiment jouer avec ce cliché documentaire du repas ou du verre partagé. Une photographe israélienne ne représente-t-elle pas un couple s’apprêtant placidement à dîner dans un paysage de guerre ?
Et le début de l’exposition (ou la fin, ça dépend quel trajet vous choisissez) propose deux clichés choc : 
Méfiez-vous de votre frigo…
Et aussi de votre barbe à papa, prompte à vous rejouer La Mort aux trousses si vous ne faites pas attention.
La nourriture devient mortifère dans des images aux couleurs acidulées et des mises en scène qui évoquent le cinéma d’aventure ou d’horreur.
Mais ce qui doit vous choquer surtout c’est que la jeune fille ne reçoit aucune aide de son chat, qui la regarde avec une curiosité un peu inquiète ! Sachez que le chat n’est pas forcément une figure rassurante dans l’œuvre de ces photographes internationaux. 
Je ne sais pas ce que vous pensez de cette star de cinéma :
Une photo plus chou pour finir :
14 novembre 2009
Trois films
Je ne sais pas pourquoi – peut-être les beaux jours d’automne, mais je n’avais plus très envie d’aller au cinéma. Et puis soudain...
J’ai vu Rien de personnel dans mon petit cinéma. Une histoire de grande soirée dans un musée pour cadres à évaluer, et puis une rumeur court : et si les exercices n’étaient pas innocents et masquaient le besoin de savoir de « quels collaborateurs se séparer » ? Il y a là un cadre vieillissant apparemment dépressif, une secrétaire au mari « extérieur à la profession », une jeune cadre heureuse en ménage avec un employé de la même entreprise, un délégué syndical, un patron dandy et un balayeur dont le contrat vient de s’achever. Entre eux vont se créer différents rapports, de force ou de complicité. Au final, les plus forts et les plus généreux ne sont pas ceux que nous croyons… Il s’agit d’une étude intéressante sur la pression de l’entreprise sur la vie privée (nous avons là deux couples et le film montre qu’il faut choisir à qui on va être le plus fidèle : son boulot ou son amour ? épisode glaçant) ; mais l’ensemble souffre d’une construction artificielle. Le récit de la soirée se fait en trois temps, pour nous montrer que d’abord nous nous étions laissé abuser par les apparences. C’est évidemment une façon de redoubler les manipulations et le voyeurisme de la soirée mais ça amène à voir certaines scènes deux fois – trois fois… Une coquetterie tout de même. Coquet également, mais plus habile, le dévoilement progressif du décor pendant le générique : des écorchés qu’on illumine avant de laisser entrer les invités… métaphore de cette mise à nu qui va avoir lieu ensuite.
Ensuite, j’ai vu Mary et Max, une histoire de correspondance entre une gamine australienne aux parents épouvantables et à la vie morne, et un quarantenaire américain atteint d’une forme d’autisme. Elle a tiré son nom au sort dans le bottin, il est incapable de gérer le caractère physique d’une rencontre mais se révèle un épistolier formidable, conseillant Mary lorsqu’elle lui demande de l’aider à repousser les moqueurs et, surtout, à découvrir le mystère de l’amour… Le problème : si Max est sensible à la pollution et incommodé par la séduction, il est aussi en quelque sorte « allergique » aux lettres de Mary dont les récits le confrontent à ses pires souvenirs d’enfance… Au début, on sourit de la présentation farfelue des deux personnages, de leurs petites manies, puis la noirceur et le mal-être s’installent et on est ému aux larmes des ratés et des joies de cette amitié hors des sentiers battus, des ces rendez-vous manqués entre ces deux êtres souffrants. Un très beau film.
Enfin, Fish Tank. Une ado agressive dans une banlieue moche (sa famille : un univers féminin, où l’on se traite de bitch pour ponctuer la conversation, une mère immature qui aimerait se débarrasser de ses gamines indomptables, histoire peut-être aussi d’arrêter le temps…). Mia rêve de danse, survient Connor, le nouvel amant de sa mère. Il ne se laisse pas démonter par ses provocations, et pourrait même réussir à l’amadouer et à lui apprendre l’abandon… J’ai adoré voir ce film et discuter la fin jusqu’à pas d’heure avec **D** comme au bon vieux temps. Le scénario est une merveille de précision et n’hésite même pas vers la fin à nous semer un peu, au rythme d’une errance dont on a du mal à voir l’issue. Et l’héroïne (et l’actrice qui l’incarne) est formidable, butée mais toujours en mouvement, pleine de fureur et d’audace. Un magnifique portrait de jeune fille (en cheval sauvage, telle qu’elle imagine la vieille bête des nomades installés sur une terrain vague, et qu’elle finira par remplacer. Résignation ou maturité et sagesse du départ ?).
07 novembre 2009
La chute d’un mur
Alors que mes souvenirs berlinois étaient revivifiés par les super billets de Vanessa et les reportages sur la chute du Mur, alors que j’hésitais à me plonger dans un roman en VO de Thomas Brussig offert par **D** (tout en sachant que mon enthousiasme allait s’affaiblir au fil des pages semi-comprises et lues à une vitesse neurasthénique), je reçus grâce à Babélio et aux éditions des Allusifs un roman d’Iris Hanika, Une fois Deux (Treffen sich zwei), se déroulant à Berlin et bénéficiant de surcroît de l’attrait d’une traduction qui permit une lecture aisée et divertissante.
Comme le titre l’indique (en allemand du moins, ce n’est pas parce que je n’ai pas fait un effort de lecture en VO que je ne peux pas pérorer), ce roman est une énième variation sur le « boy meets girl » des comédies romantiques (et des romans Harlequin, l’été est déjà si loin, pense-t-on nostalgiquement, sous le brouillard nocturne de 14h30). Lui : Thomas est ingénieur système (vous ne savez pas exactement en quoi ça consiste ? vous n’êtes pas seul, et ce roman tentera d’éclairer un peu votre lanterne ; enfin peut-être), a une quarantaine d’années, des yeux verts affectés d’un léger strabisme et un corps aux proportions étonnantes. Elle : Senta doit son nom à la passion wagnérienne de ses parents, travaille dans une galerie pour un juriste passionné d’urinothérapie, et consacre une certaine partie de son temps à pleurer, exercice mi-désagréable mi-relaxant qui ne favorise pas forcément sa vie sociale.
Ils sont imparfaits, mais cela ne les empêche pas de se reconnaître instantanément et de céder à cette attraction ; c’est ensuite que ça devient plus compliqué, parce que comprendre ses désirs, accepter les différences de l’autre, c’est tout un chemin à parcourir pour être enfin réuni à l’autre. Tous deux habitent dans le quartier de Kreuzberg, mais le mur entre eux est symbolisé par une promenade entre leurs deux rues le long de l’ancien no man’s land de part et d’autre du mur, transformé en jardin après la réunification.
Comme le titre l’indique aussi (en français cette fois), le style ne va pas précisément être celui d’un roman à l’eau de rose mais le ton est plutôt celui d’un analyste et d’un mathématicien. Nos héros sont un peu comme deux rats de laboratoire dont on étudie les réactions physiologiques et sociales au cours du mois qui suit la rencontre. Au début, ça m’a agacée. Parce que le temps de la rencontre (un instant d’éternité, certes) est démesurément étiré, chaque geste précisé, chaque émoi disséqué. Ensuite, l’intrigue (ténue, forcément) est interrompue malicieusement par différents chapitres « documentaires » sur des sujets aussi divers que les questions les plus souvent posées sur les études de Senta, les conditions requises pour la réussite d’un « quickie » (rapport sexuel impromptu) ou l’histoire de Kreuzberg.
Mais finalement, malgré l’apparente distanciation de la narratrice, on se laisse conquérir par son humour et par le caractère burlesque de cette histoire d’amour, mise en péril par la fougue même des ébats des amants, culminant dans une scène improbable au restaurant qui mélange déclaration d’amour et scène de rupture… L’analyse des petits malentendus entre Thomas et Senta quitte bien vite le domaine de la pure science humaine pour devenir une comédie du désir et du hasard, d’autant plus jubilatoire qu’elle est cruelle.
Drôle, actuelle et émouvante, mine de rien, voilà une très bonne lecture !
03 novembre 2009
Spooky enough
J’aurais pu regarder encore une fois Ceux qui m’aiment prendront le train, le long plan survolant le plus grand cimetière de France, la grisaille du trou qui réveille la pulsion de vie chez les endeuillés, les chaussures qu’on essaye à la fin, le bel ange déchu (qu’est-ce qu’est devenu cet acteur ?), Pascal Greggory découvert dans La reine Margot.
J’aurais pu me promener dans le cimetière au-dessus de chez moi, passer des coquettes bâtisses aux stèles renversées, fissurées par le temps, regagnées par la végétation (en me rappelant de la visite de l’an dernier au Père Lachaise, sur les traces d’affaires criminelles et politiques – je m’étais promis de lire Tigre en papier d’Olivier Rolin – et je ne l’ai toujours pas fait – j’aurais voulu en garder quelques notes – je suis une incurable graphomane dès que je me balade – mais il faisait si mauvais, si froid, il pleuvait, la nuit tombait, nous avions fini par trouver refuge au café d’en face) ; figurez-vous qu’il a fait le même temps, à ne pas mettre un chat dehors (du coup, ils ont réclamé des pelletées de croquettes, pour compenser cette frustration).
J’aurais pu relire Chloé Delaume.
Ayant enchaîné grâce à elle quelques lectures funéraires et ne repérant aucun film d’horreur dans la programmation télé d’Halloween, j’ai sorti un vieil exemplaire de Simetierre, un Stephen King acheté au cours des lectures SF de cet été.
Le début fut un peu laborieux : c’est l’histoire d’une petite famille middle-class américaine qui s’installe dans le Maine pas loin d’un cimetière où les enfants ont de tous temps enterré leurs animaux domestiques, louant, sur des stèles de fortune, leur gentillesse et leur valeur avec une orthographe approximative (d’où le « Simetierre » du titre). King excelle à dépeindre l’harmonie de cette cellule familiale ; le problème est que je suis peu sensible aux angoisses des parents envoyant leur fille à la grande école pour la première fois et s’extasiant sur les gazouillis du garçon, tout en s’épaulant tendrement en cas de coups durs.
Heureusement, les coups durs arrivent ; les lieux leur délèguent dès leur arrivée un messager d’entre deux mondes en la personne de Jud, un vieillard qui connaît toutes les légendes du coin et les distille de plus en plus comme des mythes au fil du roman (le cimetière arraché aux Indiens, et puis les retours d’entre les morts…). Mais la première catastrophe est l’agonie entre les bras de Louis, le héros (qui est médecin), d’un étudiant violemment heurté par une voiture qui, semble-t-il, lui envoie des avertissements d’outre-tombe…
Car tel est le sujet du livre (mis à part : faire peur) : réfléchir sur la mort et la disparition, pas tellement la sienne, mais plutôt celle de ceux que nous aimons, dont nous n’imaginons pas pouvoir nous passer : le chat Church de la petite Ellie, la chère famille de Louis… Le roman oppose Louis, pour lequel la mort est un processus « naturel », à sa femme (traumatisée par l’agonie de sa sœur morte sous ses yeux quand elle était enfant) et à sa fille qui, après avoir visité le cimetière des animaux, ne supporte pas l’idée que son chat (Winston Churchill, rebaptisé mystiquement « Church ») pourrait ne plus être. Pour éviter qu’il ne parte en vadrouille, Louis décide de le faire opérer, mais cette opération lui apparaît déjà comme une petite mort, l’animal ayant perdu toute sa vivacité (ce qui me paraît un peu exagéré ; tout maître de chat mâle se demandera comment la famille de Louis a pu vivre plusieurs années en appartement avec un chat non opéré…). Or voilà qu’aux vacances de Thanksgiving (je vous passe les événements terribles d’Halloween), Church se fait malgré tout écraser… C’est alors que Jud entraîne Louis au-delà du premier simetierre, dans une inquiétante nécropole indienne…
Je dois dire que la suite est glaçante. Comment réagirions-nous si nous pouvions ressusciter les morts ? (on accepte très facilement cette possibilité) Les morts seraient-ils « nos morts », nos bien-aimés ou déjà d’autres êtres, séparés de nous par une frontière infranchissable ? Auraient-ils d’ailleurs envie d’être ressuscités ? Cet acte n’est-il pas surtout destiné à nous apaiser, à calmer notre peine, notre culpabilité ? Jud développe l’idée que faire renaître un animal aimé, ça peut justement servir à apprendre à s’en séparer… inquiétants auspices…
Si le développement de la réflexion et de l’intrigue m’a paru parfois un peu long, si le virage fantastique m’a moyennement intéressée, j’ai particulièrement aimé l’utilisation que King fait des contes et ici surtout du magicien d’Oz qui en vient à personnifier la mort (je connais très mal cette histoire, mais elle semble propice à de sombres détournements – ou est-elle déjà sinistre en elle-même ? – je me rappelle avoir vu certains personnages évoquer Oz dans Sailor et Lula). De plus Jud joue donc au conteur-aède dépositaire d’une très vieille tradition, et il est vrai que quand il raconte la résurrection d’un jeune soldat, d’une façon familière et mythique à la fois, je me suis souvenue d’une version grinçante et populaire d’histoire de loup-garou dans un roman antique qui m’avait beaucoup marquée au lycée (genre : il pissa autour de ses vêtements qui se changèrent en pierre, et lui devint loup et se mit à hurler). L’angoisse est aussi d’autant plus vive qu’elle naît au sujet d’animaux non doués de parole ; le comportement de Church, son regard opaque et inquiétant m’ont fait frémir (de quoi regarder ceux qui réclament leurs pelletées de croquettes d’une autre façon…).
En résumé, une bonne lecture pour la past spooky week, rien de révolutionnaire, mais un récit intelligent et bien mené.
26 octobre 2009
"Etant entendu que sans toi"
La poésie, les chansons d’amour. Bien sûr, une belle chanson d’amour, ça tient autant à la conviction de l’interprète qu’au texte et à la mélodie. Christophe Honoré interrogé au moment de la sortie de ses « Chansons d’amour » citait je ne sais plus quelle chanteuse dont l’aveu de désolation pouvait suffire à l’émouvoir. Je me rends compte que mes préférences sont un peu faussées, puisque spontanément je pense lorsqu’on dit « chansons d’amour » à des poèmes mis en musique, à Aragon et Ferré, à « Il n’aurait fallu / qu’un moment de plus / pour que la mort vienne / mais une main nue… ». Mais aussi à quelques chansons mystérieuses de Dominique A, sur l’album Auguri que j’ai écouté en boucle, la ritournelle insolente Je t’ai toujours aimée, l’atmosphère trouble du Commerce de l’eau et le sang fatal du personnage de Pour la peau. (J’aurais pu écrire ce billet l’année dernière lorsque l’on me proposa en guise de chansons d’amour quelques déclarations insipides, métaphores faciles ou argumentations fatigantes sur pourquoi tu m’as quitté).
Découvrez la playlist chansons d'amour avec Manu Lann Huel
Il se trouve que Dominique A était en concert ces derniers jours ici. L’occasion d’écouter combien son écriture a évolué, épurée des longueurs, avec toujours quelques obscurités mais surtout cette curieuse façon de se poser des questions que je me pose aussi et de le dire en si peu de mots si justes, de suggérer quelque chose de quotidien en y injectant quand même de l’étrange.
Sa musique aussi a évolué. En moins bien, me glisse-t-on à côté (c’est qu’on l’écoute depuis ses débuts). Mais non, finalement, ou bien peu importe, puisque c’est aux dernières chansons que je suis le plus attachée, à « Auguri », aux voyages dans un camion, à la recherche du sens, au sentiment d’être immortels , aux dépaysantes étendues...
Le concert était bien, juste un peu froid, mais même cette distance ne m’a pas vraiment déçue. Parce que les comptines obscures que j’ai écoutées et réécoutées dans la nuit des embouteillages, comment me les restituer, intimes chansons d’amour, dans cette salle spacieuse, avec tous ces gens ?
Reste que j’étais contente aussi d’avoir partagé ces chansons avec "tous ces gens". Derrière moi, la jeune femme au rire un peu strident. Devant, les amoureux placides. La dame seule à côté, qui applaudit avec une vigueur peu commune en attendant les rappels.
En tout cas, en renouant avec quelques souvenirs de concerts passés au moment de rentrer dans la salle, c’est aussi à ce billet de Patoumi que je pensais et à cette curieuse relation qu’elle a nouée avec son chanteur préféré.
Au hasard du Net, je tombe sur une confrontation pour les Inrockuptibles de Dominique A et du dessinateur Luz, auteur de "J'aime pas la chanson française", une BD qu'on nous a prêtée sachant justement qu'on allait au concert de Dominique A (et qui s'en prend assez peu à lui, mais bien plus au chanteur de patoumi ; sachant que c'est l'une des planches les plus gentilles qui m'a le plus fait sourire, Vincent Delerm reprenant au piano le refrain de Trust à sa manière : Antisocial tu perds ton anchois).
Découvrez la playlist la musique avec Dominique A
25 octobre 2009
« Je suis la maladie d’un mort »
J’appris que Chloé Delaume avait écrit un court « rapport sur Boris Vian », intitulé (de façon un peu moins virtuose que d’habitude) Les Juins ont tous la même peau (référence au mois de la mort de Vian et du crime familial auquel assista la romancière). On se rappelle peut-être que l’an dernier j’avais relu l’Ecume des jours et y avais retrouvé un peu des rêves et des angoisses de l’adolescente que j’étais lors de ma première lecture. Or c’est à ce roman que l’écrivain doit son prénom de fille-nénuphar. Comme beaucoup de lecteurs de L’Ecume, de façon obsessionnelle, elle a rêvé d’une vie en forme de lui, et elle raconte comment elle a découvert ce que la littérature disait de nous grâce à ce roman et comment elle a cherché obstinément dans son œuvre une sorte de clef, une solution pour vivre.
Une nouvelle fois, j’ai été émue et séduite par le phrasé Delaume et passionnée par son récit ; j’y ai trouvé ce qui me touche toujours dans les billets de lecteurs, la tentative pour saisir ce qui a résonné si fort en elle. C’est l’une des dernières phrases : il n’est pas malheureux, dit la souris, il a de la peine. C’est ça que je ne peux pas supporter. C’est cette définition parfaite de son propre mal-être qui la fait entrer en littérature, mais aussi la découverte de la langue pianocktail, vivante.
C’était curieux de lire ainsi un miroir de ses propres (sinon obsessions, du moins) curiosités. Par exemple, à l’assaut de l’œuvre, elle raconte qu’elle n’eut de cesse d’écouter tous les morceaux de Duke Ellington évoqués par Vian. C’est ce que j’ai fait l’an dernier (facile maintenant, moins pour elle tributaire des prêts de disques de ses camarades). Je me souviens de ma perplexité au début de Chloé lorsqu’un musicien imite la plainte d’une trompette ; Chloé raconte sa déception, son incompréhension et sa certitude que sa vie ne serait jamais complètement en forme de Boris Vian, parce qu’elle ne supporte pas le jazz et que, de toute façon, l’homme lui reste distant sur bien des points (et elle a peut-être même une préférence pour Raymond, ce que je ne saurais lui reprocher).
Mais elle poursuit malgré tout le parallèle et se relit en lui en morte en sursis ou en jeune écrivain en bordure des cénacles littéraires, … jusqu’à ce que sa quête s’avère résolument vaine, si ce n’est qu’en courant après cette forme, elle a construit ce nouveau moi, personnage de fiction et maladie d’un mort.
[J’aime beaucoup aussi la robe fripe du début du récit, la passion des « vêtements des morts » que je partage.]
16 octobre 2009
Tombeau, place vacante
Patoumi ne pouvait être de mauvais conseil. C’est à cause de son billet (et à cause de celui de Samantdi, auteure d’un blog très attachant que je lis en secret - depuis une éternité) que j’ai lu pour la première fois Chloé Delaume : J’habite dans la télévision.
Et voilà que je tombe, au détour d’un rayon de ma bibliothèque-chapelle, sur Dans ma maison sous terre, le dernier roman d’elle, un conte noir où une fille (sombrement accompagnée de Théophile) déambule entre des tombes, piochant sa propre histoire dans ces lits de cadavres. Une mère ensevelie (tuée par son mari), le grand-père au-dessus et une place encore au caveau de famille. Pour elle ? La Mort refuse ; doublée par la grand-mère, dont elle voudrait hâter la fin. Car mamie a, sans mesurer les conséquences ?, révélé sur le tard un secret explosif : c’est une bonne nouvelle qu’elle lui fait annoncer : "ton père n’est pas ton père", l’assassin est un autre, un étranger dont le sang ne coule pas dans ses veines, et c’est précisément quand Chloé s’est réapproprié l’homme, le meurtrier suicidé sous ses yeux, qu’elle doit s’en détacher, puisqu’il n’est pas son père.
Terrible histoire, et écriture violente avec l’intention claire de tuer la grand-mère après de longues souffrances.
Mais quand on a dit ça, on n’a encore rien dit de l’attrait vénéneux de cette autofiction. De son humour grinçant (quand Chloé imagine les nombreux scénarios amenant l’homme qui n’est pas son père à épouser sa mère. Savait-il ? ou bien pas ? Quand elle se ressert de cette bonne nouvelle, la fait tourner en bouche, scandaleux évangile). De ses expérimentations ludiques, raccrochant oraisons funèbres et chanson de Sacha Distel, notices nécrologiques de ses doubles et confession de son ombre écrivain (ledit Théophile), tout ça au milieu des vitupérations. De la force des mots qui deviennent chant malade, hexasyllabes, alexandrins déréglés, une forme sonore si classique qu’elle est presque oubliée, utilisée ici avec quelle énergie.
C’est intime et pourtant universel quant au questionnement sur la mort. Lu il y a quelques jours, j’en ai déjà oublié certaines facettes, mais je sais que je le relirai avec la même fascination plus tard, et je voudrai l’avoir dans ma bibliothèque.
09 octobre 2009
Geh zu ihr (c’était Berlin*)
Je voulais absolument le revoir.
Quand j’ai passé quelques étés à Berlin, adolescente, il y avait un cinéma le long de la Spree, juste après avoir traversé la station Hackescher Markt et avant d’arriver à l’île des Musées, où l’on donnait des films du patrimoine allemand qui m’étaient alors inconnus. Des films des années 70. Kaspar Hauser, par exemple : autant l‘histoire de l’enfant sauvage, aux origines peut-être princières, m’a marquée (dans la version plus rapide de Verlaine : « je suis venu, calme orphelin, / riche de mes seuls yeux tranquilles, / vers les hommes des grandes villes ; / ils ne m’ont pas trouvé malin…. »), autant je ne crois pas avoir compris grand-chose aux dialogues du film de Werner Herzog (je crois que ma correspondante me glissait quelques phrases simples à l’oreille, pour que je ne me sente pas trop perdue). Il y avait toujours à la devanture du cinéma une image promotionnelle, la photo d’un couple, la femme, brune et bouclée, en train de déchirer la chemise d’un homme qui la prend dans ses bras. C’était la photo de « Die Legende von Paul und Paula ». Une photo un peu ridicule, un titre kitsch, et ce n’est pas la première année à Berlin que je suis allé découvrir cette love-story.
Mais je sais que je l’ai vu, et que je me suis beaucoup amusée. « La légende de Paul et Paula » est un film tourné dans l’ancienne RDA, elle a eu un grand succès malgré son apologie du bonheur individuel et sa satire du conformisme (ce qui avait choqué les censeurs). Une sorte de mariage entre le réalisme socialiste (Paul est un ouvrier méritant qui peut s’installer dans un bel immeuble tout neuf dans le Berlin en mutation) et le film psychédélique (avec péniche du bonheur où les amants voguent en rêve, recouverts de fleurs ; entre autres). Du coup, pour ne pas être trop décadent, le film mélange aussi les genres : la comédie romantique se finit en drame, d’une façon assez peu crédible.

Alors profitant de la programmation spéciale chute du Mur d’Arte, j’ai renoué avec Paul et Paula. Je me suis rappelée m’être étonnée de la lenteur du début : on voit d’abord Paul et Paula plus ou moins rater leur vie (l’une a deux enfants sans père et va se résoudre à se marier avec un vieux marchand de pneus, l’autre a épousé une foraine avide de confort), et il faut attendre une soirée dans une boîte où tous deux viennent noyer leur désillusion pour que les deux voisins se plaisent. Après c’est l’euphorie : fantasmagorie, présentation aux ancêtres morts, fleurs, perruques, concerts classiques sur les toits qui font pleurer (et rock est-allemand) . Mais Paul ne veut pas divorcer (sa carrière, voyez-vous). Alors ça tourne au drame. Paula arrête de chanter en reprenant des bouteilles en verre consigné dans le supermarché où elle travaille. Et ça finit mal, ou presque.
Mais ce n’est pas grave. L’important c’est la petite flamme de l’adorable enquiquineuse, c’est sa liberté d’aimer et même de mourir dans le monde grisâtre où elle vit. Ce sont les silhouettes improbables des héros, petite brunette à choucroute et grand dadais au visage anguleux. C’est l’aspiration au bonheur, la gaieté des amants sur le fond grisâtre des supermarchés en rupture de stock, des immeubles moches et des cours désolées.
(*C’est le nom d’un livre qu’on avait offert à ma sœur, et qui évoquait le Berlin d’avant guerre)
Découvrez la playlist Die Legende von Paul und Paula avec Puhdys
07 octobre 2009
Pour finir les Harlequinades...
... une petite quatrième de couv' harlequino-SF pour le jeu de Fashion et Chiffonnette.
L'été prochain, vous lirez :
LA CAPTIVE DE PLUTONIA
Parce que les liaisons pluricosmiques de Cyrus 4 l’ont terriblement fait souffrir, Isadora s’est décidée à subir une désensibilisation sur la planète factice de Plutonia. Lorsqu’elle s’éveille le lendemain de l’opération, elle s’attend à couler des jours tranquilles comme une mare automnale, étrangère aux passions, et les tests du docteur Robin confirment chaque matin son parfait socio-détachement. Voir une scène de rupture dans un space soap opera ne la fait plus hurler à la mort et elle se contente de manger les roses artificielles qu’on lui apporte sans plus chercher à s’y piquer les doigts.
Pourtant, un jour, la chevelure obscure d’un nouvel interné éveille en elle d’étranges images d’enlacement… Le regard placide du docteur Robin lui paraît devenu fiévreux ; il lui refuse toute sortie en compagnie des autres pensionnaires, la retenant allongée dans une cellule de verre qui favorise, dit-il, la régénération mentale. Elle se sent gagnée d’irrépressibles tremblements au moindre tourbillon de fleurs (sur Plutonia règne un pseudo-printemps) et la voix rauque du docteur Robin au cours de ses fréquentes visites de contrôle ne lui paraît pas spécialement rassurante…
Isadora pourra-t-elle survivre cette fois à la vertigineuse vague d’émotions qui semble en passe de la submerger ? Qui a eu la cruauté de faire échouer sa désensibilisation ? Quel but poursuit le mystérieux docteur Robin au regard trop brillant pour être honnête ? Et qui est ce ténébreux inconnu au torse sculpté par des années d’exercices intergalactiques qu’Isadora peut deviner à travers sa seyante camisole ?
04 octobre 2009
Les cœurs en bois tendre
Curieux comme après les vampires végétaux en manga, je tombe sur ce roman coréen dans lequel les personnages rêvent qu’ils sont changés en arbre et entretiennent avec les plantes des relations pleines de tendresse et de compréhension.
La vie rêvée des plantes de Lee Seung-U raconte la recomposition d’une famille, invisiblement disloquée par deux drames : le premier secret appartient à la génération des parents, et sera révélé au héros, étudiant raté, fils fugueur qui s’est reconverti en détective privé, par l’intermédiaire d’un commanditaire anonyme qui le paie pour prendre sa mère en filature.
Le deuxième drame est celui de la génération suivante : c’est une histoire d’amour et de jalousie entre les deux fils du couple. Le fils cadet (le détective) est tombé amoureux de la copine de son frère, la jolie Sunmi, et pour se venger de son indifférence a vendu l’appareil-photo de son grand frère, son rival, après avoir été rossé pour son indiscrétion (il ne perdait aucune occasion de s’introduire dans la chambre de son frère pour écouter les cassettes que Sunmi enregistrait pour celui-ci et en particulier une chanson qui était une déclaration d’amour : prends mon cœur en photo, mon photographe).
Cet acte de vengeance apparaît comme une sorte de péché originel, car, comme souvent dans les romans coréens, l’histoire tourmentée du pays prend la relève du frère dans la cruauté : l’appareil contient une pellicule, des clichés d’une manifestation contre le régime, le grand frère est arrêté, puis envoyé au front où il perd ses jambes. Le garçon adoré n’est plus que l’ombre de lui-même, sujet à des crises incontrôlables, et Sunmi n’est plus là.
C’est par de curieuses images végétales que le chemin vers l’apaisement sera illustré : l’enlacement dynamique de deux grands arbres qui fascine le frère, l’existence improbable d’un palmier sur une plage coupée du monde… Ces images sont pour une part empruntées à la mythologie gréco-romaine, font référence aux nymphes échappant à leurs ravisseurs en se changeant en arbres, ce qui est assez inattendu dans un roman oriental. Quant au personnage tiers, il devra apprendre à ne pas s’immiscer entre les amoureux, à ne pas réitérer la trahison, mais à se comporter à l’image du père, qui soigne amoureusement ses plantes et leur parle.
C’est un étrange roman à la fois très cru et très délicat, déroutant d’abord jusqu’à ce que les histoires des deux générations apparaissent comme deux versions de la même situation, permettant à chacun de trouver sa place au sein de la famille et d’accéder à une forme de bonheur.

