Ce que dit Rose

Tutti frutti etc

07 mai 2008

Le petit copain ?

Toute l’énigme du roman de Donna Tartt tient dans ce titre : qui est ce mystérieux petit copain ? Est-ce Hely, le compagnon de jeux de l’héroïne, un garçon un peu plus jeune qu’elle, un peu amoureux d’elle, (mais ils ne sont pas vraiment à l’âge des flirts…), prompt à dire tout ce qui lui passe par la tête, un vrai gamin… et prêt à faire des choses qu’il regrettera lorsque Harriet, cet été-là, décide de retrouver (et de tuer ?) l’homme qui a assassiné son frère Robin, un matin de fête des mères, alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson. Le copain est-il vraiment une figure amicale, inoffensive ? N’est-il pas au contraire vaguement en danger ? En fait le roman proposera une autre piste, et ce sera une découverte pleine d’ironie tragique.
Pour résoudre l’énigme originelle (qui a tué Robin ?), le roman emprunte des chemins buissonniers, fait sentir la chaleur et l’ennui de cet été d’adolescence et organise un parcours jalonné de petits cailloux : ce sont des objets, des lieux qui donnent leurs titres aux chapitres et cristallisent une angoisse prémonitoire (le merle blessé qu’Harriet va faire souffrir en essayant de le sauver), une nostalgie (les gants rouges offerts par Ida, la domestique qui sert de mère à Harriet, et qu’elle ne retrouve pas alors qu’Ida s’apprête à quitter la maison), un danger (la salle de billard, lieu de loisir pour les désoeuvrés, où s’organisent des paris truqués). Au bout du compte, on sent bien que la narratrice cherche davantage à suggérer le sentiment de perte qu’à nous plonger dans une intrigue policière palpitante. Cet été est un été d’initiation qui va séparer les amis d’enfance, amener à rompre avec les figures maternelles qui protégeaient la petite fille de la violence de la réalité, à accepter avec amertume que les adultes soient faillibles, imparfaits, à affronter le danger, peut-être la mort, sous la forme des frères Ratliff, des délinquants aux réactions rendues imprévisibles par la drogue (c’est eux qu’Ida accuse, sans preuve, de la mort de Robin).
Entre les deux familles présentées en miroir (celle d’Harriet, celle des Ratliff), les événements s’enchaînent selon un curieux schéma de vases communiquants : Harriet blesse involontairement la grand-mère des Ratliff, et c’est sa propre grand-tante, quelque temps plus tard, qui subit un accident de voiture très grave. Harriet cherche-t-elle à capturer un serpent pour mettre en œuvre ses projets meurtriers, c’est chez les Ratliff que sont livrés des serpents en cage, possession d’un prédicateur charmeur de reptiles.
La religion occupe d’ailleurs une place importante dans le roman : elle y prend un caractère morbide (Harriet fait jouer à ses amis la passion du Christ près de l’arbre auquel Robin a été retrouvé pendu), intéressé (le maître de catéchisme se montre charitable pour se retrouver sur l’héritage des vieilles personnes) ou illuminé (le frère prédicateur, Eugène, au visage marqué par la cicatrice d’une querelle, aux discours peu éloquents, que vient seconder quelques temps un charmeur de serpents inspiré).
Le passage le plus terrible de cette initiation est peut-être celui du camp de vacances, dans lequel Harriet demande à être envoyée pour se protéger et pour se punir sans doute aussi. Placée parmi les adolescents, la fillette ne peut supporter la normalité affirmée de ces jeunes gens uniquement préoccupés de flirts, de poils, de sport et de fous rires collectifs (et pour cela, quelques boucs émissaires sont nécessaires). Le camp  prend l’apparence d’un enfer où la singularité n’est pas possible, où la bonne humeur est imposée, et préfigure l’horreur de cette mutation vers l’adolescence, à laquelle elle sera bientôt soumise. En face, Danny, l’un des frères Ratliff, vit une forme d’enfer comparable, soumis aux éclats de colère et de méfiance de son frère que la drogue rend fou, sans espoir de se sortir d’une famille qui est comme une prison.
La fin du roman est en demi-teinte, amère forcément, absolument pas spectaculaire. A l’image de  cette perte de l’illusion de puissance que donnait l’enfance à Harriet.
***
copainDonna Tartt est née fin décembre 1963 (c’est du moins la date que l’on trouve sur différents sites) et j’ai été amusée de lire sur un forum américain certains questionnements astrologiques de ses lecteurs, l’un la trouvant secrète et l’estimant probablement scorpion ! Capricorne lui irait bien pourtant : une auteure publiant peu, le temps de peaufiner des années durant l’intrigue et la documentation de ses romans fleuve, mettant en scène une héroïne butée, peu sociable et autoritaire …

Etrange couverture du poche qui montre deux enfants, plutôt des garçons, une façon de montrer le caractère "masculin" de l'héroïne ? mais qui restitue bien l'atmosphère "aquatique" du roman : Harriet passe de longues heures à la piscine, à apprendre à retenir sa respiration comme Houdini qui se libéra d'une caisse jetée à l'eau, et elle apprécie la solitude et le silence des minutes passées sous l'eau.

Posté par rose_a_lu à 12:30 - capricorne et littérature - Commentaires [7] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 mai 2008

Jardins

Pour les passeurs d'imaginaire d'avril (passage en retard !) de Vanessa

Mon grand-père a eu plusieurs jardins : des jardins à lui, des jardins qu’il entretenait pour d’autres. Dans mon souvenir, ces jardins sont immenses : de grandes allées bien propres les quadrillent. Et il y a des dahlias.  C’est près de très beaux glaïeuls que je les ai pris en photo, ma grand-mère et lui, bien plus tard. Ce jour-là il m’avait expliqué comment il recouvrait certaines plantes pour l’hiver, pour les protéger. Ces jardins, dans mes souvenirs, ce sont des cornes d’abondance : chaque semaine nous repartons avec des légumes, il y en a « trop », et de tout cela ils vont encore faire des conserves pour ne pas le « laisser perdre ». Heures passées à équeuter des haricots et à extraire du pouce les petits pois de leur gousse…
Ma mère aussi jardine dans une robe bain de soleil que je lui envie beaucoup. Chaque jour d’été, un vieux monsieur du voisinage lui fait un brin de conversation, sur le chemin de son propre jardin. Un jour il nous invite et nous offre des prunes. C’est la première fois que je me fais piquer par une guêpe.
Moi c’est le voisin d’en face qui aime m’entretenir tandis que je m’affaire dans mon petit jardin. Je ne suis pas très bonne jardinière : certaines petites pousses meurent pitoyablement tandis que des cucurbitacées endiablées envahissent l’espace du jardin de leurs enlacements anarchiques. Mais peu importe ; quand on me rend visite au jardin, j’ai toujours l’impression qu'on me réveille en sursaut. La contemplation des semis et plants bien ordonnés du premier mois puis celle du dynamisme exubérant des plantes qui ont réussi à s’emparer du jardin me plongent dans des délices toujours renouvelées.

***escargots***

Dans « Le petit copain » de Donna Tartt, Ida, la domestique noire, cultive un petit coin de jardin chez Harriet : quelques plants de tomates, des aubergines, des poivrons. Chez elle, il n’y aurait pas la place. Le seul cadeau qu’elle ait jamais fait à Harriet, c’est une paire de gants de jardinage rouges, que la fillette n’a jamais portés : pour elle, les plants dans leur ensemble semblent de « gigantesques mauvaises herbes, avec leurs manies tentaculaires et leurs feuilles irrégulières, disgracieuses ». Elle déteste le jardinage, la poussière, le travail en plein soleil. Quand Ida quitte la maison, à demi renvoyée par sa mère, à demi désireuse de partir et de trouver une meilleure place, la petite se rend compte qu’elle ne sait plus où sont ces gants rouges, cet unique cadeau, la seule chose qui restera d’Ida après son départ…

***jardin_romain***

Les jardins imaginaires ne connaissent pas de saison : je ne sais pas si vous vous souvenez de la fresque de la maison de Livie, réunissant de nombreuses espèces en pleine floraison sur une même fresque en trompe-l’oeil, rêve de profusion que la nature ne permet pas. Mais cette abondance et cette indifférence au temps sont caractéristiques des jardins paradisiaques, offrant à volonté leurs richesses sans demander le moindre labeur… L’imaginaire antique a lui aussi son jardin d’Eden, c’est la Terre au temps mythique de l’âge d’or, et c’est sans doute cette rêverie qui habitait l’impératrice lorsqu’elle se reposait dans ce jardin merveilleux, donnant probablement sur un véritable jardin peuplé de statues cachées dans des bosquets (un autre territoire imaginaire)…

Posté par rose_a_lu à 08:27 - rêveries-divagations - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

30 avril 2008

Repas dominical sicilien : passons au dessert…

En mai 1860, Garibaldi débarque avec les chemises rouges en Sicile, à Marsala ; à Palerme, pendant ce temps, la vie du prince de Salina suit son cours immuable, rosaire, dîner, escapade galante, visite de métayers… Un emploi du temps bien réglé, un entourage qu’il tyrannise, une autorité qui paraît éternelle… mais le débarquement de celui qu’il regarde comme un Vulcain barbu, un « cocu » peu dangereux, a commencé le lent travail de sape qui entraînera le déclin total de sa famille cinquante ans plus tard.

Dîner donc. La nappe est bien un peu reprisée, et le service composite, chaque assiette marquée d’un monogramme différent. Déjeuner le jour suivant : la princesse amoureuse a commandé de la gelée au rhum, le dessert préféré de son mari (qui apprécie beaucoup les desserts, rappelez-vous qu’il ne prend que deux gâteaux des vierges aux formes évocatrices lors du bal des Ponteleone). Le cuisinier lui a donné la forme d’une tour (symbole féodal qu’il semble décliner à l’envi, puisque la timbale de pâtes prend aussi cette apparence solide et imprenable).
Le dessert est lisse, gardé par des « garnisons de cerises et de pistaches » ; mais la tour est loin d’être imprenable : les cuillères s’y enfoncent « avec une aisance étonnante » et la gourmandise des convives l’entame aussi sûrement que des coups de canon au point qu’elle arrive à l’état de ruine devant Francesco Paolo, le dernier enfant. Et le prince se réjouit de ce désastre et en profite pour porter un toast à la santé de son neveu absent (parti rejoindre les « révolutionnaires »), levant son verre de marsala. Curieuse ironie que de  représenter dans le clan des aristocrates cette ardeur guerrière décalée, au moment même où commence à s’effriter la grande tour de leurs privilèges, à Marsala…
gel_e
Une gelée ne me tentant pas trop, j’ai transformé ce dessert un peu sur le modèle de la recette des « seins de sainte Agathe » : une crème additionnée de poudre de noisette ou d’amande, aromatisée au rhum, gélifiée à l’agar-agar. Et j’ai fait une photo ratée. Remarquez que j’ai fait prendre le dessert dans un grand verre, et qu’il évoque moins une tour vertigineuse que les pâtisseries que l’on voit sur d’anciennes gravures.

Voilà comment en un repas on peut réunir à la même table la famille paysanne du Père Pirrone et les nombreux enfants du Prince, pour un dîner bien peu protocolaire…

Pour terminer, peignons Lampedusa en auteur capricorne : un être solitaire, peu à l’aise en société, préférant la compagnie des livres et des chiens… l’auteur désabusé d’une seule œuvre, refusée par tous les éditeurs car curieusement décalée par rapport à la littérature de son époque… un époux dont la femme vécut loin, incapable de cohabiter avec la mère de l’écrivain, protectrice et envahissante… Lampedusa devint écrivain sur le tard, pour peindre un monde qui s’était effondré et dont il sentait qu’il était le dernier témoin.
Et il raconta l’histoire d’un déclin, avec une ironie que je trouve particulièrement élégante.

Posté par rose_a_lu à 00:35 - capricorne et littérature - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

28 avril 2008

Repas dominical sicilien, pour réconcilier peuple et noblesse - 22

Vous n’ignorez plus ma passion littéraro-culinaire pour Giuseppe Tomasi di Lampedusa, dont les quelques œuvres, en particulier Le Guépard, sont émaillées de morceaux de bravoure gastronomiques. Comme le cher écrivain a eu le bon goût de naître fin décembre, et se trouve donc être un auteur capricorne (je vous dis que nous étions faits pour nous entendre), je m’autorise à lui consacrer un autre billet, capricorne mais culinaire quand même !

Le Guépard relate le déclin de la famille Salina à l’époque du Risorgimento italien. Dominée par l’imposant Fabrizio, elle est obligée de se mésallier avec la bourgeoisie vulgaire représentée par le maire de la petite commune de Donnafugata, don Calogero Sedara, et ceci pour satisfaire l’ambition de Tancredi, le neveu désargenté.
Mais dans la cinquième partie, nous quittons soudainement le milieu aristocratique pour suivre le débonnaire Père Pirrone, le jésuite attaché à la famille Salina, qui rentre dans son petit village de San Cono pour célébrer l’anniversaire de la mort de son père ; il y est devenu une sorte de célébrité et les paysans le consultent pour connaître l’avis du prince Fabrizio sur les événements « révolutionnaires » (mais lorsque le jésuite essaie d’expliquer avec nuance combien la noblesse est difficile à comprendre pour le peuple, combien elle se préoccupe de détails qui paraissent futiles, un vêtement mal repassé, une erreur de protocole, son auditoire s’endort, noyé par la logorrhée du bon jésuite). A son arrivée à San Cono, il est aussi assailli par des souvenirs d’enfance très doux et accueilli par le traditionnel ragoût (concentré de tomate, oignons et viande de mouton) que l’on mêle ensuite aux « anelletti », des petites pâtes en forme d’anneau que l’on garde pour les occasions particulières. Après la messe, les anelletti sont prêts et très appréciés du Père Pirrone dont « la bouche n’avait pas été gâtée par les raffinements culinaires de la villa Salina ».

Ce plat de fête, je comprenais très bien qu’il mette l’eau à la bouche du Père Pirrone ; j’aurais aimé déjeuner avec lui, d’autant que c’est un personnage fort sympathique, tolérant et pacifique, qui est pour le prince à la fois un souffre-douleur et un compagnon d’études (tous deux s’intéressent à l’astronomie). Aussi, lorsque je tombai sur un paquet d’anelletti dans une épicerie italienne, j’essayai cette recette-ci :

-dans une première poêle, faire revenir un oignon, puis ajouter des petits pois.DSCN1515
-dans une autre poêle, faire dorer 500 g de viande hâchée (du bœuf), la cuire avec un verre de vin blanc. Verser encore ½ litre de lait, une briquette de sauce tomate, ajouter des raisins secs, des pignons grillés.
-faire cuire les anelletti, puis les assaisonner avec une autre briquette de sauce tomate.
-enfin dans un plat à gratin, faites plusieurs couches : anelletti, petits pois, viande, anelletti. Saupoudrez de parmesan. Mettre au four 40 minutes à 190°.

Dans le Guépard, c’est à la fois un plat de fête et un plat simple, dénué du raffinement de la cuisine servie aux Salina par « monsù Gaston », le « Raphaël des cuisiniers » tant vanté par Angelica lors du bal, sur les conseils de son fiancé Tancredi (professeur de mondanité, celui-ci lui a appris qu’il fallait toujours louer en comparant avec un exemple illustre, pour ne pas faire provinciale, et le cuisinier des Ponteleone ne saurait rivaliser avec « monsù Gaston »). C’est ce « monsù Gaston » sans doute qui a cuisiné la timbale de macaronis en forme de tour servie au dîner offert par le prince à ses « amis » de Donnafugata le soir de son arrivée : elle semble faite d’or, dégage un parfum de cannelle et de sucre, et recèle une farce de foies de volailles, d’œufs durs, d’émincés de jambon, de poulet et de truffes qui colorent en brun la masse onctueuse des macaronis. Gratin « babélien » qui n’a plus grand-chose à voir avec l’humble ragoût des camapagnards, même si le chapitre 5 nous prouve par ailleurs que tous les hommes, nobles ou non, se heurtent aux mêmes questions : mariage, mésalliance, accords à passer, diplomatie à mettre en œuvre… les mêmes intrigues agitent la petite bourgade de San Cono et le palais du Prince.

Pour le dessert de "Monsù Gaston", à demain...

gu_pard

En Italie, entre autres achats littéraires, je m'offris un magazine de cuisine on ne peut plus italien (la cucina italiana - "dal 1929 il mensile di gastronomia") et quelle ne fut pas ma joie d'y voir évoquée et photographiée cette savoureuse timbale...

Posté par rose_a_lu à 16:22 - capricorne et littérature - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

25 avril 2008

En lisant « Le petit copain » de Donna Tartt…

Le deuxième roman de Donna Tartt nous entraîne en terrain littéraire connu : une petite ville tranquille du Mississippi, un été caniculaire, une fillette abandonnée à elle-même, une domestique noire aimée et opaque…
D’abord il y a Curtis, le dernier fils attardé de la famille Ratliff ; un bon garçon souriant, toujours aux anges, parfois un peu brutal, mais toujours innocemment. Un garçon qui semble égaré dans la noirceur du clan Ratliff, réunion de petits délinquants, parfois reconvertis en prêcheurs, mais toujours inquiétants (et pitoyables à la fois). Un clan presque entièrement masculin, qui s’oppose à la perfection au monde timoré, féminin et légèrement hystérique de l’héroïne, une gamine de 12 ans : Harriet grandit auprès d’une sœur distante, d’une mère anéantie par l’assassinat de son fils aîné, Robin, douze ans auparavant, et de quatre vieilles femmes, sa grand-mère et ses grands-tantes. Le père a déserté. Et n’oublions pas Ida Rhew, si importante pour Harriet, la domestique noire.
Si je présente Curtis en premier, c’est qu’il ne peut pas ne pas évoquer Benjy Compson, dont les propos décousus ouvrent « Le bruit et la fureur » de Faulkner, chronique complexe d’une famille écartelée.
Mais c’est surtout Carson McCullers qu’il m’a semblé retrouver, et c’est justement l’une des romancières que j’ai beaucoup aimé lire il y a quelques années, pour la précision et la finesse de son écriture ; le style de Donna Tartt est plus proche du sien que du récit déconstruit en monologue intérieur de Faulkner. Harriet semble la descendante de l’héroïne du «cœur est un chasseur solitaire », éblouie par le miracle de la musique, et renonçant peu à peu à ses rêves, à mesure que l’adolescence prend possession d’elle, le temps d’un été. Car l’adolescence selon Carson McCullers est toujours liée à l’été, un été qui prend les couleurs de l’ennui et qui s’obscurcit soudain, comme si la vague inquiétude des héroïnes se concrétisait et donnait un coup de massue à leurs rêves.
De Frankie Addams, Harriet a bien des traits aussi : comme elle, Frankie est un peu livrée à elle-même dans une maison sans mère, et elle passe l’été à jouer (mais l’adolescence commence à les éloigner) avec son petit voisin, un peu plus jeune qu’elle. Tous deux passent des heures dans la cuisine avec la servante noire qui leur raconte ses maris, les cajole, les nourrit, les gronde aussi, et se moque du rêve absurde de Frankie : celle-ci est persuadée que son grand frère qui va se marier l’emmènera avec lui et sa fiancée, dans de grandes aventures. Elle est un peu trop grande pour croire ça, pas encore assez pour sentir que sa mauvaise humeur, son envie d’évasion sont l’annonce du bouleversement de l’adolescence. Et puis le monde des adultes n’est pas très rassurant, à l’image du soldat qui cherche à la séduire dans un bar miteux. Harriet, elle, a un but plus macabre, mais tout aussi illusoire : tuer l’homme qu’elle soupçonne d’être l’assassin de son frère, celui qui a détruit sa famille. Elle reçoit l’aide naïvement amoureuse du jeune Hély, trop heureux en famille pour vraiment la comprendre. Et celle pour laquelle elle éprouve une tendresse filiale, c’est Ida, la domestique noire qui fait vivre la maison, et qui évoque Berenice, la cuisinière de Frankie. C’est une figure un peu mystérieuse, à la fois tendre et distante, courageuse et fatiguée ; le propre de ces domestiques des romans du Sud, qui font partie de la famille et en même temps en restent séparés par la couleur de leur peau. Dans le roman de Donna Tartt, c’est Ida qui choisit de s’éloigner, parce que l’attachement ne suffit pas et qu’elle a aussi sa propre vie et le désir de gagner davantage d’argent, ce que les notables blancs ont beau jeu de critiquer, eux qui vivent dans des maisons confortables, et non dans des cabanes de tôle à l’écart de la ville…
Renaissent aussi les souvenirs de ces lectures enfantines qui faisaient rêver d’aventures, "l’île au trésor" et ses pirates aux gueules patibulaires, ou le « livre de la jungle ». Il est beaucoup question de serpents et c’est en pensant à l’histoire de Rikki-tikki-tavi, la mangouste tueuse de cobras, qu’Harriet trouve le courage d’affronter sa peur des serpents.
La quatrième de couverture cite encore Harry Crews comme une influence possible, mais je n’ai jamais lu cet auteur de romans noirs.
Bon, encore une petite centaine de pages !

Posté par rose_a_lu à 12:09 - littérature contemporaine - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 avril 2008

Flâneries - 5

marie_antoinetteLe goût de Marie-Antoinette pour les fleurs (sur ses portraits, sur sa vaisselle) lui sera retourné dans les caricatures qui la parent d’un chapeau à fleurs, quand elles ne la transforment pas en cochon ou en bête de proie…

Etrange exposition, qui vaut surtout par sa muséographie (une installation très dramatique de l’innocence à la tragédie) et permet aussi bien sûr de contempler de beaux objets (mystérieux plats à « oille »…). Mais qui, je trouve, joue surtout avec la fascination que suscite Marie-Antoinette, la princesse incomprise ; curieuse sensation en sortant de l’exposition de n’avoir pas appris grand-chose, d’être juste invitée à « voir » quelques reliques (le plan de table pour le mariagetassemarie_a royal…), dans un dispositif théâtral (attention, pénombre finale… pour ce qui m’a paru le plus intéressant : les caricatures).

J’imagine que sa frivolité, son individualisme ont quelque chose de moderne ; que son destin tragique est émouvant. C’est vrai. Et j’ai même beaucoup aimé les portraits de famille charmants et les tasses étrusques revisitées pour la laiterie royale… mais j’ai tout de même eu l’impression de me promener dans l’anecdote (et dans la foule…).

Posté par rose_a_lu à 08:28 - collections permanentes - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 avril 2008

Flâneries - 4

m_mshoahAu Mémorial de la Shoah sont exposés divers objets fabriqués dans les camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande (dans le Loiret) où furent retenus prisonniers des hommes arrêtés lors de la rafle du « billet vert » (qui a consisté à convoquer des Juifs pour « examiner leur situation », en fait les interner sur-le-champ dans ces camps) puis victimes d’arrestations à domicile, plus tard.
Porte-plumes personnalisés, bateaux miniatures, jouets d’enfants, brouettes, armoires de poupées, petit lit, distributeurs de cigarettes, menus objets envoyés à la famille, offerts en cadeau aux enfants qu’on ne voit plus, ou lors de rares visites…
Tout cela n’a cessé de m’évoquer le roman d’Ishiguro qui m’a si fortement impressionnée il y a quelques semaines.
Très vite se sont organisés dans les camps des ateliers, un artisanat, un service culturel. Mais comme dans le roman d’Ishiguro ces « preuves » d’humanité, pourtant présentées dans des expositions (comme dans la « galerie » de Madame), ne suffirent pas à sauver ces hommes de la déportation.
Mêmes euphémismes pour désigner les prisonniers qui ne sont qu’"hébergés" dans ces camps (on se souvient des « donneurs » d’Ishiguro), même résignation aussi des prisonniers (qui se rendirent à la convocation par légalisme).

Dans les collections permanentes, le journal d’Hélène Berr, ouvert à la page où elle décrit le regard des autres sur l’étoile qu’elle se met tout juste à porter.

Posté par rose_a_lu à 08:16 - rêveries-divagations - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

16 avril 2008

Memento mori

rosa_monteroCe n’est pas ça du tout. « La fille du Cannibale » de Rosa Montero n’est ni un roman d’épouvante comme le suggère le titre, ni un roman de chick-litt comme le laisserait croire la couverture. Par contre, quelque chose est bien livré à l’héroïne (Lucia Romero) dans une petite boîte, mais ce n’est pas une paire d’escarpins vertigineux, c’est un doigt humain. Celui de son mari. Car Ramon a disparu, il s’avère qu’il a été enlevé par une obscure organisation, « Fierté ouvrière », et comme dans tout enlèvement la méthode employée pour faire pression sur la famille c’est de livrer le disparu en petits morceaux.
Si je ne semble pas faire grand cas du « pauvre Ramon », c’est parce que le sujet du livre est ailleurs. Très vite (bon, il y a quand même quelques péripéties intermédiaires), la rançon est versée, et pourtant Ramon ne revient pas. Si on y regarde bien, l’essentiel du livre se passe à attendre (des nouvelles des ravisseurs, le retour de Ramon, une autre solution). Et par ailleurs, Ramon ne compte plus beaucoup pour Lucia : leur couple s’est usé sous l’effet de l’habitude, et elle n’éprouve plus pour lui qu’une indifférence agacée. En plus il disparaît dans des circonstances assez peu flamboyantes : il entre dans les toilettes hommes de l’aéroport de Madrid, et pfuitt, envolé.
Alors que symbolise cet escarpin sur fond de papier rouge ? ce que va peu à peu reconquérir Lucia : sa féminité et finalement son identité.
Car très vite se constitue un trio représentant les âges de la vie : Lucia elle-même est une quadragénaire qui commence à faire le bilan de ce qu’elle a perdu (ses dents, en particulier, dans un accident de voiture, et je crois que c’est un cauchemar bien connu des psychanalystes) et qui, n’ayant pas d’enfant, se sent toujours la « fille de » (son père Cannibale, un acteur égocentrique) ; Adrian, un jeune homme extrêmement séduisant (mais qui peine d’abord à exister face aux autres, puisque son histoire n’est pas écrite ; cette « vacuité » de la jeunesse, pas très confortable, je l’ai trouvée assez juste) ; et Félix, un vieillard affaibli mais porteur d’une histoire (il a été anarchiste et torero).
Les deux hommes vont aider Lucia dans cette histoire de kidnapping, mais surtout vont lui permettre de se situer, de trouver sa place au sein de ces générations qui peuvent s’aider ou se menacer (les parents de Lucia ne lui permettent pas d’exister), se croiser, mais pas se confondre. L’arrière-plan est d’ailleurs peuplé de bébés (le bureau de la juge à laquelle Lucia a affaire est comparé à un utérus étouffant occupé par la magistrate qui vient d’accoucher et qui ne quitte pas son bébé et par une chatte également allaitante) et de vieillards (comme cette voyageuse en fauteuil roulant comparée à une huître croisée au début du roman et délivrant d’emblée cette morale : « il faut jouir de la vie tant qu’on peut »).
Mais c’est aussi l’identité qu’interroge la romancière à travers diverses histoires ajoutées dans lesquelles Lucia est dépossédée d’elle-même, prise pour une autre, comme si de multiples Lucia Romero se promenaient dans Madrid et vivaient une vie indépendante que la véritable Lucia ne pourrait contrôler… laquelle est d’ailleurs très souvent confondue avec sa rivale dans le petit monde de la littérature enfantine. Les autres non plus ne peuvent être totalement appréhendés et les êtres les plus familiers peuvent cacher des abîmes de mystère. Cette ambiguïté des êtres se manifeste dans le roman par certaines ruptures, comme des passages de la troisième personne à la première personne, le plus souvent pour remettre en cause ce qui a été dit jusque là, comme si la vérité nous était toujours dérobée.
Le personnage de Félix incarne aussi la faillite de certaines espérances politiques (il n’est jamais à la hauteur de ses convictions anarchistes et de toute façon il assiste à l’effondrement du mouvement et de ses idéaux) : mais ce récit est encore à lier aux désillusions qu’amène la vie, auxquelles il faut faire face.
Cependant ce roman désabusé est loin d’être sombre, car Rosa Montero a une écriture vive, souvent comique, révélant l’absurde des situations dans lesquelles sont plongés ses personnages. Le duel récurrent entre Canachin le caneton (le personnage de sa rivale) et Belinda la cocotte (dont Lucia écrit les aventures) m’a fait sourire, de même que les caractérisation des personnages, hauts en couleur…
Après, il y a quelques longueurs, et le roman, perdant assez vite de vue son prétexte policier, peut sembler décousu.
Mais j’ai été séduite par cette auteure capricorne (née un 3 janvier) qui associe questionnement existentiel et histoire loufoque. Un bon cocktail !

Posté par rose_a_lu à 08:47 - capricorne et littérature - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Ceci est mon 100e billet

rosereinebouquet_roses




L'occasion rêvée de me lancer des fleurs !
(des roses bien sûr)








Et comme j'ai décidé que ce billet ne rimerait à rien, une photo de non-anniversaire :

DSCN1834
Attention, très vite un 101e billet !

Posté par rose_a_lu à 08:27 - collections permanentes - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

15 avril 2008

Flâneries - 3

gimpel

Photographie aérienne depuis un dirigeable, photoreportage, instantanés, autochromes (superbe empilement de légumes), photographie nocturne, mise en scène photographique (la guerre des gosses, reconstitution de  la guerre de 14 dans les rues de Paris), photographie scientifique (de champignons)… Léon Gimpel s’est essayé à tout, en amateur éclairé, au début du XXe siècle. Et ses clichés, qu’il projetait aussi lors de conférences, sont magnifiques (au Musée d’Orsay).
Si vous ne vous lassez pas des débuts de la photographie (moi, jamais !)…

Posté par rose_a_lu à 08:29 - collections permanentes - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



Page suivante »