28 juin 2010

À l’ombre des tours m…

Ce fut un concours de circonstances. Je commençai la lecture d’À l’ombre des tours mortes d’Art Spiegelman le matin où je devais rendre le volume à la bibliothèque. Il était très tôt, je toussais, c’était sûr je n’allais pas me rendormir, il faisait sombre mais j’avais vraiment la flemme d’ouvrir les volets, alors je commençai par les planches et non par la double page de témoignage. Le célèbre auteur de Maus raconte, avec la force qu’il déployait dans sa BD sur les camps, le jour de l’attaque aérienne contre le World Trade Center. À son tour, l’impression d’être une souris prise au piège. L’incrédulité des touristes, le nez levé comme s’il s’agissait d’un spectacle. La course vers Ground zero pour aller chercher sa fille dans son lycée juste au pied des tours. Lui essoufflé (tabagie), sa femme hystérique. On leur envoie d’abord une fille qui porte le même nom que leur enfant ; l’étude de son emploi du temps est retardée par une coupure d’électricité. Ils entendent des annonces comme : « en raison des circonstances, toute sortie hors de l’enceinte de l’école est interdite pendant la pause déjeuner. » Personne ne réalise et leur fille finalement retrouvée ne prend peur que quand elle les voit. Et puis il raconte ce qui se passe ensuite : son attachement à New York alors qu’il sent chez les Américains non-New Yorkais une indignation abstraite, sa décision de rester même si le lieu est sans doute très pollué, parce que sa fille n’a pas envie de changer de lycée. Et puis la méfiance tous azimuths, envers les juifs aussi. La mascarade de Bush. Dans le récit du jour lui-même, on se rend compte de la difficulté à prendre la mesure de l’importance de la catastrophe, de la petitesse des réactions humaines, de leur absurdité surtout. Il raconte que la façon de surmonter le deuil de beaucoup de New Yorkais fut de se plonger dans des poèmes, lui en revint aux origines de la BD et le volume se clôt sur des planches anciennes offrant des situations en miroir avec celle de l’Amérique d’après le 11 septembre : l’un des héros ne peut dormir sans avoir étayé la tour de Pise, un vieux prêcheur contre les blagues de deux garnements qui voulaient utiliser de la dynamite un 4 juillet… Les planches signées Spiegelman sont hallucinantes dans leur construction qui cherche à susciter chez le lecteur le sentiment de déroute, d’incompréhension de celui qui fut pris dans ces événements dénués de sens, tandis que les dernières forment un contre-point poétique (même si les héros sont mal connus des lecteurs occidentaux, je n’ai reconnu que le génial Little Nemo).

Une double page se charge de présenter ces personnages oubliés. J’étais en train de lire ces passages fort intéressants (le soleil était plus haut dans le ciel) lorsque je fus interrompue par deux félins venus m’offrir, dans mon bureau et à l’heure du petit déjeuner, un oisillon agonisant. Je tentai d’abord de m’illusionner sur la nature du présent, mais un vol de plumes et un petit cri caractéristique ne me laissèrent aucun doute. Je jetai mon livre, épouvantée, m’enfuis du lieu du crime et entrepris de réveiller la maisonnée de mes cris. Une course-poursuite dans ma bibliothèque aurait pu durer des heures (j’ai vu mes chats savourer longtemps dans le jardin le plaisir de l’attente), mais cette fois lorsque mon sauveur intervint, il ne restait plus grand-chose de la victime. Dans l’heure qui suivit, j’éprouvai une forme de répugnance à reprendre la lecture du livre de Spiegelman là où je l’avais abandonnée. Voilà comment je ne terminai pas tout à fait À l’ombre des tours mortes et comment je fis l’expérience dérisoire de deux missiles lancés contre le petit nid douillet que j’avais installé dans mon bureau. Je ne me montrai dans ces circonstances pas plus héroïque que l’illustrateur.

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Posté par rose_a_lu à 16:06 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
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Commentaires sur À l’ombre des tours m…

    Ah, les chats, comme ils sont beaux mais cruels aussi parfois. Je me souviens de l'épouvantable spectacle de les voir jouer avec les pauvres souris. Dommage que tu n'aies pas pu finir le livre mais merci pour l'analyse si intéressante. J'espère que tu te sens mieux bientôt.

    Posté par Vanessa, 29 juin 2010 à 18:22 | | Répondre
  • Je suis contente que mon chat, cloitré à notre quatrième étage, ne puisse me rapporter ce genre de cadeaux.
    J'ignorais l'existence de cette BD. Je la note, bien évidemment.

    Posté par Manu, 29 juin 2010 à 19:10 | | Répondre
  • Vanessa : ça y est, je ne tousse presque plus et dans la chambre, je suis protégée de ces apparitions intempestives. J'avais presque fini la BD, je la refeuilletterai en bibli...

    Manu : cette fois, c'était l'apocalypse, je n'avais jamais envisagé qu'ils viennent jouer avec une bestiole si loin du jardin (il faut monter un escalier). Mais bon j'imagine que ma petite chasseresse était très satisfaite de sa prise. La BD est très intéressante, mais avant je te conseille Maus de Spiegelman si tu ne l'as pas encore lu (sur le passé familial au temps du nazisme).

    Posté par rose, 29 juin 2010 à 21:53 | | Répondre
  • J'ai lu Mauss qui me semble terriblement bien illustré et écrit mais celui-ci ne me donne pas envie... Un sujet un peu trop traité, peut-être ?

    Posté par maggie, 05 juillet 2010 à 11:56 | | Répondre
  • Trop traité, je ne sais pas... je sais que le sujet a "inspiré" J Safran Foer ou Beigbeder, mais sinon ? en tout cas, ces planches ont été publiées dans les semaines-mois qui ont suivi, je pense que le travail de Spiegelman est très honnête, une sorte de suite à Maus... mais c'est moins dense et construit que cette BD fleuve, là c'est sûr !

    Posté par rose, 06 juillet 2010 à 22:07 | | Répondre
  • En tout cas, c'est magnifiquement conté!

    Posté par Librivore, 07 juillet 2010 à 22:25 | | Répondre
  • L'impact des récits dessinés d'Art Spiegelman est tel qu'on peut sefiche de catégories mentales telles que "sujet trop traité"... Un témoignage d'artiste ou de journaliste (le film des deux Français qui étaient en reportage chez les Pompiers de N-Y le 11 sept. 2001 en témoigne) est toujours intéressant...

    L'authenticité de la démarche et le style d'un auteur font toute la différence... "A la recherche du temps perdu" de Marcel Proust n'est, d'ailleurs, qu'un livre de souvenirs...

    "Maus" est "terriblement" émouvant (dans son style graphique minimaliste) et est devenu une oeuvre inoubliable...

    Merci du récit de ta lecture avec les deux carnivores en action, hélàs... ils sont bien loin de la bêtise psychopathique de l'imbécile Bîn Laden Oussama, tout d' même, avec son look de père-noël de la mort...

    Regarde, comme il se repose benoîtement dans le fauteuil d'osier !!!

    Et un article nouveau venu t'attend dans http://www.fleuvlitterature.canalblog.com/

    Belle semaine à toi, Rose !

    Posté par dourvac'h, 02 août 2010 à 08:50 | | Répondre
  • Je te souhaite une meilleure santé! chaque fois que je lis un article de toi, tu tousses...

    J'ai toujours eu des chats et ils n'ont pas fait de cadeaux ni aux souris ni aux mulots ni aux oiseaux. Sauf que, jamais ils n'ont réussi à attraper une hirondelle.

    Art Speigelman est une lecture éprouvante!

    Posté par dominique, 04 août 2010 à 11:57 | | Répondre
  • Merci, la Librivore !

    Dourvac'h : l'exemple de Maus est bien choisi : Spiegelmann est loin d'être le seul et le premier à écrire sur la Shoah, son récit n'en est pas moins capital ; je viens de visiter le mémorial aux victimes des camps installé à Berlin, qui tente d'évoquer par plusieurs biais complémentaires le désastre de la Shoah et cette diversité (biographies lues, extraits de lettres ou de journaux intimes en fac-similé, portraits photographiques... ) était très émouvante ; les cas particuliers des témoins et victimes dépassent toujours ce que nous croyons un peu naïvement "savoir"...

    dominique : mes lectures de juin ont été rythmées par les quintes de toux (un effet secondaire de "la dame aux camélias" ?), c'est vrai, mais ça va mieux maintenant !

    Posté par rose, 21 août 2010 à 17:08 | | Répondre
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