D’Ismaïl Kadaré, j’avais envie de lire Le palais des rêves, mais c’est un recueil de nouvelles nommé  Concours de beauté masculine que je trouvai à la bibliothèque. Ce titre intriguant eut pour premier effet de m’attirer des confidences masculines à l’arrêt de bus, m’empêchant le temps du trajet de découvrir le fin mot de la nouvelle.

L’effet d’étrangeté se poursuivit à mesure que j’avançais dans l’œuvre, car Kadaré y met en scène l’Albanie des années 30 dans une atmosphère de conte noir. On apprend en effet qu’un concours de beauté masculine va avoir lieu dans un village des montagnes. D’abord suspecte (la police secrète s’interroge sur la possible élection d’un chef clandestin de rebelles), la rumeur se confirme, attirant les mondains de la capitale, les journalistes et Gasper Cara, un jeune homme aux mœurs réprouvées par le régime. Les candidats, distingués par un œillet rouge, sont surveillés par tous, sans que l’on sache exactement comment est composé le jury. Pour ce concours, on a permis aux prisonniers des tours de claustration (évitant que ne se perpétuent les crimes de sang commis au fil des générations par les familles ennemies – et aussi que le régime soit contesté) de quitter leur cachot, et c’est ainsi qu’au milieu des solides campagnards se présentent des hommes au teint très blanc et à la démarche hésitante. D’emblée on sait que le vainqueur sera l’objet de toutes les convoitises et de toutes les haines…

Ce « concours » est suivi de deux autres nouvelles : l’une rapporte l’enquête d’un journaliste de la capitale sur la fièvre qui gagne épisodiquement une petite ville et la pousse à rechercher des passages souterrains dans ses caves, passages qui pourraient bien n’être que l’image des aspirations refoulées des citadins. L’autre raconte les méfaits d’un homme dont le rêve est de devenir le sujet d’un chant. Comme les héros homériques, il tue, il enlève une femme pour se faire un nom mais il n’obtiendra ce qu’il cherche qu’une fois rendu à l’anonymat par la mort.

Finalement, je ne me suis sans doute pas promenée si loin du palais des rêves tant l’atmosphère de ces fables a l’étrangeté des visions oniriques ; le temps y est comme suspendu, les récits plongent dans les mythes les plus anciens et le folklore des Balkans, tout en révélant les failles de l’Albanie du XXe siècle, impitoyablement surveillée par une bureaucratie absurde et encore régie par l’archaïque loi de la vendetta. Drôles et amers, ces récits sont à découvrir.