26 mars 2008
Never let me go*
Je suis de retour après une petite semaine de déconnexion et je vous remercie pour vos messages. J'ai beaucoup lu, et de forts bons livres, pendant cette semaine loin de la blogosphère. Et finalement, je vais vous parler du roman que je viens d'achever, parce que je l'ai adoré.
Bon, voilà. Parfois on tombe sur le roman parfait, celui qui ne se laisse pas interrompre, qui ne se laisse plus oublier. De quelque côté qu’on l’envisage, il amène d’interminables réflexions, il pose les questions fondamentales, il semble composer un petit monde, riche, complexe, inépuisable. Et bouleversant.
Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro s’ouvre sur un monde étrange, à la fois familier (une jeune femme – qui exerce le métier certes mystérieux d’ "accompagnante", une profession médicale - raconte son enfance dans un pensionnat anglais) et décalé (pourquoi les enfants ne rentrent-ils jamais chez eux ? quel est ce monde paradisiaque où l’échelle des valeurs est bouleversée et où l’on s’attache à développer la créativité des élèves avant tout ? à l’inverse pourquoi appellent-ils leurs enseignants assez sinistrement des « gardiens » ? quel sera exactement leur destin, leur place dans la société quand ils quitteront l’école ?). Un petit écart parfois à la lisière du fantastique, comme lorsqu’une visiteuse, Madame, semble effrayée par un groupe d’élèves qui s’approche d’elle. Et l’on finira par s’apercevoir qu’il s’agit bien d’un roman d’anticipation, comme si les progrès scientifiques s’étaient un peu accélérés par rapport à ce que nous vivons aujourd’hui - mais mieux vaut laisser la surprise aux futurs lecteurs.
Dans la vie des élèves, il n’y a cependant pas de place pour cette angoisse ; elle est enfouie dans un coin de leur tête, elle ne perturbe que les plus curieux, au nombre desquels sont deux des héros, Kathy et Tommy. Les élèves, eux, sont tout occupés à nouer entre eux des liens d’une incroyable délicatesse. Amitiés à la fois solides et pleines d’agacement, différences dans la façon d’envisager la vie, l’avenir, l’amour… Les anecdotes paraissent de peu d’importance (un polo à ne pas tacher, une cassette perdue, une moquerie à laquelle répliquer ou à pardonner), mais ce ne sont que les parties visibles d’un iceberg de sentiments bien plus complexes.
J’essaie de ne pas trop en dire, mais ce roman serein finit par poser nombre de questions d’une façon incroyablement délicate : le prix à accorder à l’amour, à l’amitié, l’importance de la solidarité, celle accordée à la vie humaine, à l’éducation, à l’autre, l’élan vers l’avenir ou le recueillement vers le passé, la difficile construction de l’identité… la perte des illusions de l’enfance, la valeur de l’art…
Mais toute cette richesse que j’énumère d’une façon abstraite, elle prend vie dans l’histoire d’amour et d’amitié très émouvante qui unit des années durant la narratrice Kathy, Ruth, la copine avide de changement, et Tommy, le garçon tout en fureur rentrée, une sorte de mauvais rouage dans cette école à la vie bien réglée, incapable dans un premier temps de créer ; dans cette cassette enfin retrouvée qui transforme un après-midi de malaise en un moment de joie, et dans tous ces épisodes atmosphériques, où un peu comme dans les romans de Nathalie Sarraute une intonation, un mot, peuvent bouleverser une relation ; dans ce puzzle que reconstitue la mémoire de la narratrice, dans une sorte de conversation solitaire ; dans ces paysages à la fois surannés et quotidiens, banals et inquiétants (comme ce camp de vacances pour familles des années 50 transformé en un drôle d’hôpital), sales et poétiques (comme cet arbre dans le Norfolk, réceptacle de tous les déchets emportés par le vent, qui fait naître chez la narratrice une déchirante rêverie).
Je sais que je ne vais pas oublier de sitôt Kathy et Tommy, ni la nostalgie du paradis perdu qui se dégage de ce roman, ni l’univers si personnel, si cruellement doux de Kazuo Ishiguro.
Et je vous conseille bien évidemment, si ce n’est déjà fait, de vous plonger dans ce roman indispensable !
J’aime beaucoup l’illustration de couverture, qui rend assez bien compte du mystère du livre : un fragment de corps anonyme – vivant ou mort ? – des billes, lumineuses et colorées, l’image d’un chemin, et dans l’herbe, une bille égarée.
* titre de la chanson préférée sur la fameuse cassette, ce titre prend un sens différent selon les personnages et symbolise les vies étroitement enlacées des héros, les amis qu’on ne voudrait pas perdre.
Commentaires
Magnifique billet, Rose, sur un livre magnifique, dont il était pourtant très difficile de parler... Ah tu me donnes envie de le relire !!
Je suis très tentée...très. Et je suis ravie de te voir de retour.
J'attends avec impatience de le lire ! Biz et bon retour !
Lily je crois que je vais m'offrir toute la bibliographie d'Ishiguro ! je ne m'étais jamais sentie attirée par "les vestiges du jour" mais je pense qu'il va falloir corriger cette erreur.
Vanessa, je pense qu'il te plairait, c'est un roman qui pousse à la réflexion.
Hello elfie !
Je viens de le finir et j'ai trouvé ce roman très éprouvant. J'ai d'ailleurs eu beaucoup de mal à rédiger un billet : bravo pour cet article, qui rend parfaitement l'atmosphère du roman!
Merci Fashion ; je comprends qu'il puisse paraître éprouvant. Pour ma part, il m'a bouleversée, j'ai trouvé la dernière partie terrible. Mais j'apprécie vraiment sa façon de nous "déranger" !
Je pourrais recopier le commentaire de Vanessa... Tout me paraît attirant dans ce roman, je suis sûre que ça me plairait. Merci d'en parler aussi bien !
J'adore ton billet! On ressent presque la même nostalgie que dans le roman. J'ai moi aussi adoré... un gros coup de coeur l'an dernier!
Merci à toutes les deux ! Erzébeth c'est ton billet sur Ishiguro qui m'a poussé à le lire
Karine, ce livre donne envie de discuter, de voir la façon dont chacun l'interprète, je trouve...
Ah! G. ne l'a pas fini, un peu oppressé par l'ambiance alors je m'étais dit "chic chic! Je vais le lui piquer!" et puis... j'ai lu autre chose et là bim, le petit effet Rose qui donne envie d'abandonner illico ses lectures en cours! (En ce moment, je lis entre autres choses, "Saveurs sacrées" chez Actes Sud, peut-être que ça te plairait...)
Bon weekend!
Bon retour sur la toile !
C'est vrai que cette couverture est surprenante. C'est la première chose qui a attiré mon regard en arrivant sur la page.
bises !
Ravie de ton retour et... je me précipite sur ce livre.
Je suis de plus en plus intriguée par le contenu de ce livre qui a marqué beaucoup de lecteurs !
@patoumi : "saveurs sacrées" ! je me renseigne... pour le roman, il semble qu'on se passionne ou qu'on l'abandonne avant la fin de la première partie, je suis curieuse de savoir ce qui se produira pour toi.
@inFolio : merci, et ce livre presque SFFF te plairait !
@lasourceauxbois : merci et contente de t'avoir convaincue !
@florinette : rejoins ce club de lecteurs, laisse-toi convaincre !
Je le croise beaucoup en ce moment ce petit livre... et ça fait hyper longtemps qu'il traine sur ma LAL.
Ne le laisse plus encombrer cette LAL ! ![]()
J'arrive bien après la bataille. Je l'ai lu il y a peu et j'ai adoré. Je pense effectivement que c'est un roman indispensable mais aussi qu'il doit arriver au bon moment dans une vie car il faut être prêt recevoir chacun de ses messages... (ma note viendra!)
Oh il n'y a pas vraiment de bataille et je suis ravie que Kazuo Ishiguro déchaîne durablement les passions ! il est vrai que c'est un roman dérangeant, qui demande sans doute une certaine maturité... mais c'est ce bouleversement que j'attends de la littérature... J'attends ta note !
C'est vrai que tu en parles très bien de ce livre, Rose, et par deux fois je me surprends à vraiment avoir envie de le lire... Je pense que je vais me l'inscrire au programme...
Je suis sûre que tu comprendras mon enthousiasme ... ![]()
Magnifique
Superbe commentaire sur ce livre magnifique qui m'avait moi aussi bouleversée, tu fais miroiter toutes les facettes de ce livre complexe, riche, époustouflant.
Merci, je l'ai relu depuis et recommenté ici et sous la forme d'un dialogue avec Ekwerkwe sur le blog de SF Fanes de carottes, en m'émerveillant à chaque fois ! Et il reste mon préféré parmi les romans d'Ishiguro.
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