never_let_me_goJe suis de retour après une petite semaine de déconnexion et je vous remercie pour vos messages. J'ai beaucoup lu, et de forts bons livres, pendant cette semaine loin de la blogosphère. Et finalement, je vais vous parler du roman que je viens d'achever, parce que je l'ai adoré.

Bon, voilà. Parfois on tombe sur le roman parfait, celui qui ne se laisse pas interrompre, qui ne se laisse plus oublier. De quelque côté qu’on l’envisage, il amène d’interminables réflexions, il pose les questions fondamentales, il semble composer un petit monde, riche, complexe, inépuisable. Et bouleversant.

Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro s’ouvre sur un monde étrange, à la fois familier (une jeune femme – qui exerce le métier certes mystérieux d’ "accompagnante", une profession médicale - raconte son enfance dans un pensionnat anglais) et décalé (pourquoi les enfants ne rentrent-ils jamais chez eux ? quel est ce monde paradisiaque où l’échelle des valeurs est bouleversée et où l’on s’attache à développer la créativité des élèves avant tout ? à l’inverse pourquoi appellent-ils leurs enseignants assez sinistrement des « gardiens » ? quel sera exactement leur destin, leur place dans la société quand ils quitteront l’école ?). Un petit écart parfois à la lisière du fantastique, comme lorsqu’une visiteuse, Madame, semble effrayée par un groupe d’élèves qui s’approche d’elle. Et l’on finira par s’apercevoir qu’il s’agit bien d’un roman d’anticipation, comme si les progrès scientifiques s’étaient un peu accélérés par rapport à ce que nous vivons aujourd’hui - mais mieux vaut laisser la surprise aux futurs lecteurs.
Dans la vie des élèves, il n’y a cependant pas de place pour cette angoisse ; elle est enfouie dans un coin de leur tête, elle ne perturbe que les plus curieux, au nombre desquels sont deux des héros, Kathy et Tommy. Les élèves, eux, sont tout occupés à nouer entre eux des liens d’une incroyable délicatesse. Amitiés à la fois solides et pleines d’agacement, différences dans la façon d’envisager la vie, l’avenir, l’amour… Les anecdotes paraissent de peu d’importance (un polo à ne pas tacher, une cassette perdue, une moquerie à laquelle répliquer ou à pardonner), mais ce ne sont que les parties visibles d’un iceberg de sentiments bien plus complexes.
J’essaie de ne pas trop en dire, mais ce roman serein finit par poser nombre de questions d’une façon incroyablement délicate : le prix à accorder à l’amour, à l’amitié, l’importance de la solidarité, celle accordée à la vie humaine, à l’éducation, à l’autre, l’élan vers l’avenir ou le recueillement vers le passé, la difficile construction de l’identité… la perte des illusions de l’enfance, la valeur de l’art…
Mais toute cette richesse que j’énumère d’une façon abstraite, elle prend vie dans l’histoire d’amour et d’amitié très émouvante qui unit des années durant la narratrice Kathy, Ruth, la copine avide de changement, et Tommy, le garçon tout en fureur rentrée, une sorte de mauvais rouage dans cette école à la vie bien réglée, incapable dans un premier temps de créer ; dans cette cassette enfin retrouvée qui transforme un après-midi de malaise en un moment de joie, et dans tous ces épisodes atmosphériques, où un peu comme dans les romans de Nathalie Sarraute une intonation, un mot, peuvent bouleverser une relation ; dans ce puzzle que reconstitue la mémoire de la narratrice, dans une sorte de conversation solitaire ; dans ces paysages à la fois surannés et quotidiens, banals et inquiétants (comme ce camp de vacances pour familles des années 50 transformé en un drôle d’hôpital), sales et poétiques (comme cet arbre dans le Norfolk, réceptacle de tous les déchets emportés par le vent, qui fait naître chez la narratrice une déchirante rêverie).

Je sais que je ne vais pas oublier de sitôt Kathy et Tommy, ni la nostalgie du paradis perdu qui se dégage de ce roman, ni l’univers si personnel, si cruellement doux de Kazuo Ishiguro.
Et je vous conseille bien évidemment, si ce n’est déjà fait, de vous plonger dans ce roman indispensable !

J’aime beaucoup l’illustration de couverture, qui rend assez bien compte du mystère du livre : un fragment de corps anonyme – vivant ou mort ? – des billes, lumineuses et colorées, l’image d’un chemin, et dans l’herbe, une bille égarée.

* titre de la chanson préférée sur la fameuse cassette, ce titre prend un sens différent selon les personnages et symbolise les vies étroitement enlacées des héros, les amis qu’on ne voudrait pas perdre.