Que feriez-vous si vous vous retrouviez perdu dans un supermarché après la fermeture ? Vous vous organiseriez confortablement pour passer la nuit ? Vous seriez saisi d’une violente crise d’angoisse ? Le héros de Svetislav Basara, lui, commence par s’en prendre aux horloges. Et puis, il reçoit un coup de téléphone ; c’est Dieu au bout du fil… Il lui enjoint de se pencher sur son passé…

basaraToutes les nouvelles (une vingtaine) du recueil « Perdu dans un supermarché » du Serbe Svetislav Basara, à l’image de ce Dieu, obligent le lecteur à s’interroger, à mettre ses certitudes de côté et à plonger résolument dans un monde absurde, où l’on peut être mort et continuer à écrire, où les personnages sont très conscients de n’être que des êtres de papier et aspirent, non pas à vivre encore un peu, mais à atteindre la page 151, où l’histoire pour se dire a besoin parfois d’avoir recours non plus à des mots mais à des croquis ou des photos, où le fait le plus simple est toujours sujet à caution : je crois qu’elle était venue s’installer dans notre ville avant sa naissance. Elle n’est née que plus tard.
On se promène dans un univers hérité de Ionesco (le Bobby dégonflé de « La boum fatale » évoque les personnages sans profondeur de « La cantatrice chauve » ou de « Rhinocéros ») ou de Kafka (Gruber chassé de chez lui et victime passive de la police et de l’Inquisition rappelle, lui, le héros du « Procès »), et de façon plus lointaine de Diderot et des romanciers qui ont joué sur les niveaux de lecture des romans (le même Gruber se réjouit que ceux qui l’arrêtent ne puissent pas lire les notes de bas de page qui le mettraient en danger).
Parfois on se croirait au cinéma, comme dans l’ »histoire d’une chute », nouvelle dans laquelle, comme dans certains films burlesques, tout le monde se met à courir, poursuivant on ne sait plus trop qui ; une nouvelle, « Le cinéma où l’on projette de mauvais rêves », a même pour héros un personnage de film, obligé d’agir selon le scénario et regardant du coin de l’œil les réactions des spectateurs. D’autres nouvelles sont des réécritures absurdes de romans policiers ou de romans noirs (comme « Un crime parfait » ou « Le monde merveilleux d’Agatha Christie »).
C’est drôle souvent, mais toujours au service d’un questionnement sur le sens de l’existence, la conscience… L’homme y est parfois réduit à n’être qu’un mannequin en plastique, à la vision du monde très limitée, à l’existence paradoxale (Bob Horn peut ne jamais sortir de chez lui et courir tous les matins au parc), obligé d’apprendre ce que c’est que d’être, tout simplement, puis la différence entre être quelqu’un et être quelque chose…
On a l’impression que la même histoire se réécrit de nouvelle en nouvelle ; il faut dire que les mêmes protagonistes reviennent régulièrement, Svetislav, sa mère, son copain Sandoz, la belle Etiemble, le docteur Wong, Fin, Bob Horn ou Gruber… La même histoire, non, mais en tout cas les mêmes interrogations chronologiques (le temps est souvent trompeur), métaphysiques…
Un recueil à lire petit à petit (l’ensemble est passionnant mais ces reconstitutions étranges gagnent à être découvertes progressivement, pour ne pas se lasser et se laisser distancer dans cette grande course au sens). J’avoue un faible pour la « boum fatale » et la curieuse mode qui s’y propage et qui consiste pour ces hommes-mannequins à « se dégonfler »… « Pourquoi serais-je la seule à ne pas me dégonfler, à être ringarde, à passer inaperçue ? » se lamente Anna. Rien que pour cette courte nouvelle jubilatoire et méchante, je suis contente d’avoir découvert Svetislav Basara.

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J’ai reçu ce livre dans le cadre de l’opération Masse critique de Babelio. J’ai pu découvrir les éditions « Les Allusifs » déjà vantées sur plusieurs blogs : superbe couverture, texte ambitieux. Merci pour l’envoi !