Au début des Citronniers d’Eran Riklis, une femme est en train de faire des conserves, elle tranche citrons et poivrons, les plonge dans de l’alcool additionné d’eau et les stocke sur une grande étagère. Le générique du jardin des Finzi-Contini ( de Vittorio De Sica) se déroule, lui, sur un fond de feuillage d’automne. Deux entrées en matière plus ou moins nettement mélancoliques ; les citrons conservés par Salma seront peut-être les derniers, puisque son verger est juste à côté de la demeure d’un ministre israélien nouvellement nommé dont les agents de sécurité veulent raser la plantation, pour éviter que des terroristes aient l’occasion de s’y cacher. Quant au jardin des Finzi-Contini, il est abandonné depuis que la prestigieuse famille de Ferrare a été arrêtée et déportée ; il ne reste plus que Giorgio, l’amoureux éconduit, pour se souvenir…

Dans les deux œuvres, le jardin ou le verger appartient à la famille depuis des générations et rattache l’héroïne à ses racines. Il semble un lieu en retrait, que le bruit et la fureur du monde ne devraient pas atteindre. Il n’y a qu’à voir l’incongruïté du poste d’observation dressé au-dessus de la plantation de citronniers et des hommes armés dans ce paradis. Etrangeté renforcée par les leçons qu’écoute le soldat en charge de la surveillance, des énigmes absurdes qui le préparent à on ne sait quel examen.

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Dans le jardin de Ferrare, immense et luxueux, la famille juive des Finzi-Contini s’enferme à l’abri du monde tandis que les lois interdisant aux Juifs d’appartenir au club de tennis, d’employer des domestiques aryens ou de se marier avec un citoyen non-juif rendent la vie insupportable à la famille, juive elle aussi, de Giorgio. Pourtant la jeune Micol elle-même a créé un escalier dans le mur de la propriété, pour s’enfuir ou recevoir des visites de l’extérieur…

A l’inverse des Finzi-Contini qui trouvent refuge dans les profondeurs de leur jardin, Salma doit se battre pour conserver son verger et braver les autorités indifférentes, jusqu’à envoyer l’affaire devant la Cour Suprême d’Israël…
C’est l’occasion pour elle de tester son courage et de s’ouvrir à la vie, de reconquérir son pouvoir de séduction, sous le regard complice d’un avocat sympathique et un peu veule. Micol par contre semble régresser : elle repousse les avances timides de son amour d’enfance, Giorgio, en lui expliquant qu’elle préfère vivre dans ses souvenirs et jouir du passé, de ce qu’elle a perdu ; elle se dit incapable, tout comme Giorgio, de profiter du bonheur présent. Plutôt que de gâcher les souvenirs de leur amitié, elle préfère se donner à un ami de son frère, Bruno, dont la franchise brutale et la virilité l’attirent et la dégoûtent. Elle semble ainsi, avant même l’épisode final, être une sorte de morte-vivante, prisonnière de son jardin et du passé.

Deux films émouvants ; le premier, malgré sa fin douce-amère, est une fable porteuse d’espoir et rapproche deux femmes, Salma la Cisjordanienne et Mira la femme du ministre israélien. Le deuxième, dans sa mélancolie, évoque Le Guépard de Lampedusa : avec la disparition des Fonzi-Contini, c’est la mort d’une civilisation (au début du roman de Giorgio Bassani dont le film est l’adaptation, le narrateur évoque une excursion vers des tombeaux étrusques, qui lui remettent en mémoire le tombeau des Finzi-Contini), d’une époque, que l’on ne peut plus qu’évoquer par la mémoire, tandis que la puissance des grands d’hier est réduite en cendres. (Et le vieux chien édenté mais encore impressionnant des Finzi-Contini n'est pas sans évoquer le joyeux dogue Bendico du prince de Salina).

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