Etre plus belle que toutes les nymphes réunies, avoir la beauté d’Aphrodite, ce n’est pas forcément une sinécure. En effet, votre vie manque singulièrement de piquant : dès qu’un homme vous voit, paf, il tombe amoureux et est prêt aux pires complots pour vous retenir à ses côtés. C’est en tout cas la leçon que Callirhoé, héroïne du plus ancien roman grec (écrit à l’époque romaine), tire de ses aventures. A chaque fois qu’elle doit être présentée à un nouvel homme, elle éprouve même un petit frisson : à partir de la deuxième partie du roman, elle est consciente des ravages de sa beauté et sait qu’il lui suffira d’apparaître à Babylone pour jeter le grand Roi à ses pieds : encore des ennuis en perspective ! Car elle n’aspire à rien d’autre qu’à une petite vie tranquille aux côtés de Chéréas, lui-même assez bien fait de sa personne. Elle vit donc sa beauté comme une malédiction, une fatalité empoisonnante ; et ne cesse de se lamenter de ce fardeau. Il est vrai que le roman grec est une sorte de superproduction à grand spectacle, pleine de brigands, de pirates, de grandes batailles, de fausses morts et de pathétiques évanouissements, de crucifixions arrêtées juste à temps et de supplications larmoyantes. L’action pourrait être assez rapide, mais elle est ralentie par les lamentations des personnages : et dire que j’ai été ensevelie vivante, puis vendue comme esclave par des pilleurs de tombes, forcée de me remarier avec mon nouveau maître pour sauver mon fils, etc etc… Lamentations récurrentes qui entendent faire rivaliser le roman avec le théâtre : la tragédie ou plutôt le mélodrame. Le roman se veut aussi le descendant de l’épopée, ce dont témoignent des citations homériques régulières. Heureusement, on sent bien que ce déchaînement de passions et de malheurs, comme dans un bon mélo, n’est là que pour rendre plus précieux l’apaisement final : après la souffrance, viendra le temps de la réconciliation et du bonheur pour les héros de Chariton d’Aphrodise. Entre-temps, on aura pu se passionner pour les amours contrariées des héros qui nous font voyager des rivages de Sicile à la cour d’Artaxerxès et aussi rire un peu des évanouissements répétées des deux époux lors de leurs retrouvailles.

chagalldaphnis

Longus, lui, semble plutôt inspiré par la poésie pastorale, et l’intrigue de Daphnis et Chloé en est plus légère et  plus attendrissante. On y joue de la syrinx, on y mange des gâteaux au miel, on y capture des cigales, on y tresse des couronnes de fleurs, on grimpe au sommet des arbres à l’automne chercher la plus belle pomme pour sa belle, on se raconte des légendes de nymphes devenues roseaux… Si le roman compte son lot de pirates et de rivaux malintentionnés, l’action y est surtout intime : deux enfants découvrent ce que c’est que l’amour et finalement comment apaiser leur flamme. C’est à la fois délicieusement naïf et très raffiné, à coup d’histoires insérées et d’évocations gracieuses des changements de la nature au fil des saisons. Je comprends fort bien que le roman ait inspiré d’autres artistes, musiciens ou peintres au fil des siècles !