Donné pour le tome II du « Cycle du Latium » après le si poétique Phénix Vert, Le peuple de la mer est en fait une publication posthume de Thomas Burnett Swann, rattaché tardivement aux autres romans de l’auteur inspirés de L’Enéide de Virgile et des mythes de fondation de Rome.
Ceci explique sans doute qu’après l’installation d’Enée et d’Ascagne dans le Latium (tome précédent), le récit revienne en arrière pour conter la rencontre tragique de la reine de Carthage, Didon, et du héros troyen. Et aussi qu’on puisse noter quelques incohérences entre les deux volumes (dans mes souvenirs Ascagne jalouse Didon et en brosse un portrait peu flatteur dans le roman précédent, tandis qu’ici il fait tout pour favoriser le remariage de son père).

Didon a donc fui les rivages de Tyr où son frère voulait la marier à un oncle gras d’âge mûr  (il a  fait tuer Glaucus, le jeune marin aux cheveux verts qu’elle avait épousé en secret). Conseillée par sa mère néréide, elle a fondé une nouvelle ville dont les remparts sont édifiés par le peuple de Iarbas, le roi-éléphant, orgueilleux et douloureusement amoureux de Didon. Si l’animal se prend d’affection pour l’enfant Ascagne, il observe avec colère le débarquement d’Enée et de ses marins, potentiels chasseurs d’ivoire qui, en plus, sont trop fastueusement accueillis par la reine…

Précisons d’abord que l’édition que j’ai lue (Points fantasy) souffre de la présence de nombreuses coquilles qui rendent parfois la lecture franchement gênante. Conjonctions de subordination ou prépositions oubliées, accords verbaux approximatifs… J’ai du mal à croire que les éditions qui ont tiré Burnett Swann de l’oubli ne se soient pas imposé une relecture plus rigoureuse. Le traducteur précise en fin d’ouvrage que certains passages étaient en style télégraphique. Mais cela peut-il expliquer des erreurs d’accords bien français ? Alors, un typographe tête-en-l’air ? Toujours est-il que cela gâche un peu le plaisir de cette fantasy tendre et sensuelle, d’autant que le texte, non retravaillé par l’auteur, donc, comporte pas mal de redites et que l’intrigue est moins exaltante que celle du Phénix Vert.

peuple_de_la_merNéanmoins, j’ai retrouvé avec plaisir l’univers de l’auteur, peuplé de créatures merveilleuses, cette fois le peuple éléphant, qui protège sa cité grâce aux difformes petits Bès (qui écartent les visiteurs curieux) et aux népenthès (des plantes carnivores empruntant quelques traits aux Sirènes). Le véritable héros du roman est Ascagne, le fils d’Enée et de Créuse (morte lors de la chute de Troie), un enfant qui aborde aux rives de l’adolescence et découvre grâce à cette escale le sens de certaines expressions qu’il emploie encore innocemment (ainsi utilise-t-il à foison les termes « idylle » et « faire subir les derniers outrages », ce qui signifie pour lui un échange de baisers plus ou moins passionnés). Le gamin malicieux cherche à tout prix à jeter son père dans les bras de la reine, et il n’hésite pas à imaginer différents stratagèmes pour faire coïncider les oracles avec ses projets. Quant à Enée et Didon, ils redécouvrent ensemble les douceurs de l’amour ; voilà pour l’ambiance suavement 70’s du roman, la sensualité étant le facteur de l’harmonie comme dans le premier roman.

De même, le romancier réinvente avec humour certains personnages appartenant à la légende, comme le fidèle Achate (ici amoureux d’Enée) et surtout Anna, la sœur-confidente qui joue ici les entremetteuses et s’incarne dans un physique de girafe sans beauté.

Et il est encore question ici, discrètement, de politique puisque ce sont aussi deux fondateurs de cité qui espèrent s’unir, conscients de leurs responsabilités vis-à-vis de leur peuple.

Mais évidemment, Carthage n’est pas la ville destinée à Enée et le destin prendra cette fois le visage du roi-éléphant, exclu du bonheur par son amour impossible… et Didon n’échappera pas au bûcher.