Je tousse sur un vieux livre de poche emprunté à la bibliothèque, recouvert de plastique gras, que j’imagine compulsé par tous les tuberculeux rouennais depuis sa publication.

Quelques passages avaient pu m’illusionner : écrits dans un style assez clinquant, pleins du paradoxe de la putain virginale ; mais non, la Dame aux camélias est bien comme je me l’imaginais : un roman pas très malin, mi-romantique (la fille de joie transfigurée, l’amour mortel, les amants faits l’un pour l’autre) mi-réaliste (ou plutôt ¾ réaliste, car tous ces calculs de rente, ces interminables sermons fait au jeune homme transi, Armand Duval, qui reviennent tous à : tu as de la chance, elle t’aime et elle ne te fait rien payer, alors tu ne vas pas lui reprocher quelques écarts lucratifs, félicite-toi plutôt de cette liaison peu onéreuse). C’est un roman qui ne craint pas les torrents de larmes, pas même les instants de ridicule (cet Armand qui perd tous ses moyens face à sa belle). L’explication du code couleur des camélias selon la période du mois (« on ne peut pas toujours exécuter les traités le jour où on les signe ») est un des signes de cette importance paradoxale accordée au corps : Marguerite Gautier est la plus belle des femmes, elle est peut-être rendue plus belle encore par la maigreur et la pâleur causées par la maladie, mais on la sait en danger plus qu’on ne la voit s’étioler (il est vrai qu’elle agonise en l’absence de son amant) ; à part, cependant, cette scène d’exhumation désirée par un Armand halluciné, pour découvrir un visage creusé aux orbites vides, étrange première rencontre du lecteur avec celle dont il ne connaît pas encore l’histoire. Folie d’amant ; on se prend à regretter que la pauvrette n’ait pas croisé mieux, d’ailleurs, que ce flandrin naïf, sans cesse en train de la soupçonner, pris à toutes les ruses, aux plus visibles stratagèmes. L’amour est aveugle, d’accord, mais quand même… L’ensemble donne une intrigue sans grande surprise, répétitive même, qui n’a pas la finesse de son modèle proclamé, Manon Lescaut.

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L’histoire de Marguerite est fortement inspirée de celle de Marie Duplessis, célèbre courtisane ; mais curieusement c’est plutôt vers les belles malades qui lui font suite que ma curiosité se tourne ; d’abord il faudrait vraiment que je vois Moulin Rouge, pour comparer ; et il est curieux de voir que le camélia, simple parure, devient avec Vian nénuphar dans un marécage intérieur, combien plus douloureux. L’argent est aussi bien présent dans L’Ecume des jours, d’ailleurs, et quand il n’y en aura plus Chloé mourra. Mais pas question de tromperie et de jalousie stérile entre elle et Colin, juste sans doute l’angoisse de quitter l’euphorie de l’adolescence.
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« On assiste à l’exhumation de Marguerite Duras » me dit-il en s’embrouillant. « Elle est morte de la petite vérole, maladie qu’elle a transmise à tous ses amants. » (ah la la, nous n’avons pas lu le même livre).