Ce qui m’intéressait d’abord dans De Niro’s Game, c’était de regarder avec d’autres yeux le conflit au Liban, récemment traité au cinéma (avec quel éclat) par Ari Folman dans « Valse avec Bachir ». Le roman de Rawi Hage se déroule bien à la même époque, mais narre le quotidien violent de deux jeunes hommes vivant à Beyrouth, deux amis d’enfance, Bassam et Georges (dit De Niro). Dans la ville bombardée, la nourriture, l’eau manquent, les alertes obligent les habitants à se parquer dans les caves, mais les deux garçons défient la mort par leurs courses folles à moto, leur soif de femmes, leurs escroqueries. Bassam, le narrateur, rêve de partir, tandis que Georges prend des responsabilités dans la milice chrétienne. Alors il sera question du massacre de Sabra et de Chatila, en un récit halluciné fait par Georges : le jour où il se sent le plus De Niro dans "Voyage au bout de l’Enfer", mais le jour où il a l’impression de tuer sa mère…
Mais une autre scène m’a frappée : celle du massacre des chiens qui pullulent dans la ville où pourrissent des morts, chiens abandonnés par leur riche propriétaire parti se mettre à l’abri en Europe. La chasse sans pitié donnée à la meute rappelle les premières images du film d’Ari Folman : cette meute cauchemardesque de chiens morts venant harceler l’un des anciens soldats, celui qui était chargé de tuer les chiens à l’entrée des villages attaqués pour qu’ils ne donnent pas l’alerte. Dans le roman de Rawi Hage, les chiens attaquent les passants et représentent aussi cette violence à l’état brut qui a pris possession de la ville… (d’où le titre de mon billet, j’ai bien cherché, beaucoup de citations ayant été reprises avec à-propos par les blogueuses qui m’ont précédée dans l’exercice !)

bassamMais le roman de Rawi Hage vaut aussi en lui-même, d’autant qu’il est bien plus qu’un témoignage : son écriture est souvent luxuriante, très travaillée. Car à la violence, à la perte d’identité que Bassam subira dans les geôles ou en exil, il oppose l’imagination, la verve, le foisonnement, qu’il s’imagine swingant sur un yacht de croisière, une danseuse collée à chaque hanche, sous le regard envieux des anges asexués (pour oublier les tortures) ou à la tête d’un régiment révolutionnaire aidant les réseaux de Résistance tandis qu’il se promène sans but dans Paris. Son récit n’est pas appelé une « odyssée » pour rien sur la quatrième de couverture : il prend souvent un caractère épique pour dire les dix mille bombes qui frappent Beyrouth, les dix mille chandelles qui tremblent dans la nuit, et il se gonfle des récits guerriers rapportés par Georges, au retour de ses expéditions, ainsi que de certaines histoires presque mythologiques, comme le massacre des chiens dont je parlais plus haut. Parfois la parole se dérègle : dans l’effroi de la prison où on l’empêche de dormir. Parfois le récit semble dépasser Bassam, lorsqu’il voit sous les décombres de Beyrouth bombardée d’autres décombres, ceux de la ville romaine qu’elle fut jadis, ce cycle des civilisations qui un jour chancellent et disparaissent, et ne subsistent plus qu’à l’état de vestiges enfouis. Cette écriture m’a rappelé la prose de Lyonel Trouillot, racontant une grande nuit d’horreur à Haïti.

Dans les deux premières parties, on suit avec intérêt l’évolution des rapports des frères ennemis (un autre motif fertile de la littérature). Puis dans la dernière partie, le récit prend le large, perd ses repères, à la découverte d’une autre forme de violence, plus insidieuse mais également destructrice, et Bassam y devient un paumé superbe, criant dans les dernières pages son respect pour les autres déracinés.

Une très bonne surprise donc. Merci à Violaine de Chez-les-filles et aux éditions Denoël pour l’envoi de ce roman de la rentrée littéraire, déjà beaucoup commenté puisqu’il a été lu dans le cadre de la Recrue du mois, mais aussi par Levraoueg, Erzébeth, Fashion, Brize, KathelMagda, Chaperlipopette, Cathulu