Voilà ce qu’il faut accepter de croire, pour se plonger dans La flèche du temps de Martin Amis : soit un « esprit », distinct d’un corps et d’une sensibilité, ceux d’un certain Tod Friendly, qui émerge et va suivre l’existence de Tod à rebours, de l’agonie à la naissance ; une existence dont le mystère se révèle peu à peu, au fil des changements d’identité de Tod, au fil d’un périple qui d’Amérique nous mènera au Portugal, en Italie puis en Allemagne en passant par Auschwitz.

Autant dire qu’au début j’étais dubitative, le dispositif étant particulièrement peu crédible : comment croire à cette « conscience » ? comment croire à ce temps qui régresse ? Au début les paroles sont données à l’envers (sabir improbable), puis par souci de lisibilité les propos tenus deviennent « compréhensibles » (mais la conversation est tout de même retranscrite des derniers propos vers les premiers – ce qui a entrainé chez moi quelques contorsions intellectuelles ; j’avais du mal à accepter que le narrateur fasse le malin  et je reconstituais les conversations dans les deux sens).

« Martin Amis pourrait rejoindre l’équipe de Lost, il semble très à l’aise avec les paradoxes temporels », me disais-je (ce sera mon hommage à la série qui se termine ce soir aux USA).

Mais trêve de bavardage, qu’est-ce que c’est que cette « flèche du temps » ? c’est le « Candide » d’aujourd’hui. Martin Amis ne fait rien d’autre que réutiliser le fameux « regard naïf » d’un observateur étranger à une société qu’il découvre, dont il met en lumière pour le lecteur averti les hypocrisies et les excès. Ici la nouvelle « conscience » de Tod est à la fois très lucide et complètement aveuglée par le déroulement rétrospectif de l’action, et elle tire de son observation des conclusions étranges qui forcent à reconsidérer l’existence humaine et le sens de la Shoah.

Parce que lire la vie de Tod-Odilo à l’envers, c’est transformer sa déchéance en destin : lorsque le héros est médecin en Amérique, il passe son temps à bousiller des patients, tandis qu’enfin son action devient compréhensible à Auschwitz : là il donne la vie, il répare, il crée patiemment une nouvelle race à partir de cadavres, de cendre, de limon. L’Amérique, c’est « le monde comme il ne va pas », une vallée de larmes ; le camp, c’est le lieu de la rédemption après l’impuissance, le creuset d’une humanité meilleure qui quitte le camp en famille et en bonne santé. Avec beaucoup d’ironie, le sens de l’action des nazis s’inverse et la race supérieure qu’ils exaltaient devient la race juive patiemment élaborée, cependant que des lois toujours plus permissives sont promulguées en sa faveur dans les années qui suivent. Je dois reconnaître que dans cette inversion des valeurs le roman devient impressionnant, parce que de façon très moderne il met en lumière l’absurdité complète de l’histoire en lui restituant de façon dérisoire une logique de progrès.

L’autre aspect marquant du roman, c’est l’importance qu’il accorde à l’ordure, ce qui m’a rappelé confusément  Le Roi des aulnes de Michel Tournier ; à croire que l’idéologie de pureté raciale ne peut s’étudier que dans ses liens avec la saleté, l’excrétion, l’exclusion.  Créer de l’ordure, créer à partir de matières souillées… Dans ce cadre, les douches d’Auschwitz prennent bien sûr un sens tout particulier… Quel est le lien entre ordure et perfection, entre destruction et médecine ? c’est le questionnement de ce roman dont l’artifice se met au service d’une réflexion plutôt intéressante.

Merci à Blog-o-Book et aux éditions Folio.

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