Les petits chevaux de Tarquinia de Marguerite Duras étaient à l’honneur dimanche dernier dans l’émission « Des papous dans la tête ». Le jeu consistait à reconnaître au milieu d’habiles pastiches le véritable incipit du roman ; or ledit roman est une œuvre de jeunesse, exempte des rythmes et des répétitions qui seront la marque de Marguerite. Les  critiques s’y sont cassé les dents, déclarant maladroit et fort peu durassien le vénérable extrait.

Le souvenir que j’ai de ce livre tient en deux expressions merveilleuses : bitter campari et pâtes aux vongole. Les personnages du roman, en vacances dans un petit village italien, ne cessent de s’attabler à la terrasse du café (sous une chaleur de plomb) pour déguster deux, trois bitter campari.

Les pâtes aux vongole donnent lieu, elles, à un petit vaudeville.
(Précisons qu’un drame a eu lieu ; un jeune homme a sauté sur une mine, souvenir de le seconde guerre mondiale ; ses parents sont venus chercher le corps de leur fils, ils ont récolté les lambeaux de son corps et les ont placés dans une caisse offerte par l’épicier. Mais ils refusent de signer la déclaration de décès et restent sur la montagne où leur fils est mort, sans même s’alimenter. Des douaniers sont là aussi, attendant la fameuse signature. Gina, l’épouse de Ludi, leur rend visite. Sara, l’une de ses amies, vit avec Jacques dont elle a un enfant.)

_ Je vais vous faire porter des pâtes, dit Gina. De temps en temps, c’est nécessaire de manger quelque chose de chaud. Sans ça on tombe malade, et tomber malade, ce n’est jamais une solution.
(…)
Dans des soubresauts, sans larmes, elle avait recommencé à pleurer. Gina lui prit la main.
_ Les pâtes, dit-elle enfin, vous les voulez à la sauce à la viande ou à la sauce aux vongole ?
Le vieux parut embarrassé, même un peu gêné.
_ Si vous les vouliez aux vongole, continua Gina, il y en a de toutes faites à la maison et je vous les envoie tout de suite au lieu de ce soir.
_ Tout le monde aime les pâtes aux vongole, dit l'épicier.
_ Non, dit l'un des douaniers, à la viande, oui, tout le monde, mais pas aux vongole. Ainsi, moi je ne les aime pas.
_ Ça tombe bien, dit Gina. Alors?
_ Ce n’est pas la peine, dit la vieille femme, elle se ravisa et montra son mari, ou bien alors pour lui, un peu, si vous voulez.
_ Je vous les fais porter tout de suite, dit Gina, avec du vin.
(…)
Ils s’en allèrent. Ludi avait l’air soucieux, mais plus du tout en colère.
_ Tu ne vas pas leur donner toutes les pâtes aux vongole, quand même, non ?
_ On verra ce que je donnerai, dit Gina.
Ludi s’arrêta, désespéré. Dans le soleil, les bras levés, il faisait penser à un cheval. Il ressemblerait éternellement à un cheval.
_ C’est impossible, dit-il, tu ne donneras pas tout.
_ Si ça me plaît, je donnerai encore plus. Va manger à l’hôtel.
_ Je suis fou des pâtes aux vongole, expliqua Ludi à Jacques, il y a de ça dans sa décision de tout donner à ces vieux-là.
Gina ne répondit pas. Elle avait pris le bras de Sara et la pressait de rentrer. L’homme marchait derrière avec Diana.
_ Je peux le jurer, dit Ludi, que c’est parce qu’elle sait que j’en suis fou qu’elle a donné les pâtes aux vongole ce midi au lieu de ce soir. Tout d’un coup, elle s’est souvenue que j’en suis fou.
_ J’en suis sûr aussi, dit Jacques. Il se mit à rire.

Là, ils s’arrêtent à l’hôtel pour boire des bitter campari.

(Ludi) s’en alla et Gina le suivit. Au moment où ils rentraient chez eux, le petit en sortit, suivi de la bonne. Il traversa l’espace ensoleillé en courant et arriva jusque vers eux.
_ Comment se fait-il que vous soyez là ? demanda Sara.
_ Il a pas voulu manger à la maison, il a voulu manger chez Mme Ludi. Alors, comme vous lui laissez tout faire, je l’ai laissé faire.
L’enfant répandait une odeur de vongole.
_ Il a mangé des pâtes aux vongole, non ? demanda-t-elle à la bonne.
Tout le monde rit. Diana en était à son troisième bitter campari. Sara à son second. Jacques à son troisième aussi, comme Diana et comme l’homme.
_ C’est ça, dit la bonne, des sortes de moules. Il a mangé comme un cochon.
_ Tu as mangé comme un cochon ? demanda Jacques au petit, en souriant.
_ Il mérite une râclée, dit la bonne, il a foutu de la sauce plein la nappe.
_ Il a eu raison, dit Diana, ils n’ont qu’à pas mettre de nappe. Une nappe ici, c’est de la folie.
_ C’est M. Ludi qui y tient, dit la bonne, n’empêche que ce cochon-là il l’a salie.

Pour faire des pâtes aux vongole, je peux vous donner deux conseils :
-prenez des spaghettis et faites-les cuire le temps indiqué sur le paquet
-achetez des palourdes ou des coques. Dessablez les coques en les faisant tremper quelque temps avec du gros sel. Faites-les cuire quelques minutes, jusqu’à ce qu’elles soient ouvertes.
Il faudra ensuite mélanger les deux, avec peut-être un petit parsemis de persil, une échalotte…
Et surtout : ne mettez pas de nappe.

J’avais bien des pâtes mais je n’ai trouvé au marché ni palourdes ni coques. A la place, j’ai acheté des merlans, mais c’est une autre histoire…

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