-Dans la voiture, en attendant de s’arrêter pour déguster l’œuf dur, le pain… et les biscuits de Noël préparés pour la route : l’affaire de la table étrusque
Alors que mon ventre creux n’attendait plus que l’heure du pique-nique, je lisais la description d’un tombeau étrusque dont la particularité est de porter, modelées en relief et peintes, les images de tous les ustensiles nécessaires à la vie, et en particulier une belle batterie de cuisine (curieuse lecture, d’accord, mais qui m’a beaucoup réjouie. Lisez plutôt). Une table de bronze striée résistait cependant aux efforts d’interprétation des chercheurs : les plus doctes d’entre eux y virent une table à compter (pour défunts savants aimant les exercices de maths) ; d’autres sans doute adeptes de la cuisine italienne imaginèrent qu’il s’agissait… d’une planche à pétrir et façonner les fettuccini ou les tagliatelles. Mais les Anciens connaissaient-ils le macaroni ? grave question. J’aime penser aux débats passionnés qu’a pu susciter cette hypothèse (débat autour d’une bonne table de spaghetti al ragù, peut-être…) et en imagination manger la pasta avec ces très lointains ancêtres.

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(Mais il semble finalement plus probable que cela soit une table de jeu, pour divertir les morts…)

-La nuit si vous n’arrivez pas à dormir dans une chambre qui a été la vôtre : What’s Michael ? vous rend le sourire
Un manga de Makoto Kobayashi qui date des années 90 et qui brosse 43 petites histoires autour d’un chat tigré à la bonne bouille placide, qui a pour particularité de s’esquiver en dansant quand la situation lui échappe. Les histoires ne se suivent pas, mais on trouve quelques fils rouges, comme ce yakuza amateur de félins qui doit cacher son vice à ses collègues, le couple des maîtres de Michael (auquel ils présentent Poppo, une jolie chatonne blanche, dont ils ne soupçonnent pas la fécondité…), ou encore un voisin accueillant, refuge involontaire de tous les chats du quartier. Parfois le scénario vire à l’absurde et à la parodie, notamment lors de l’arrivée de l’imposante Godzichat qui profite de ses kilos en trop pour forcer les chats du quartier… à lui abandonner leur gamelle ou lors d’une visite étonnante sur la planète des chats. Les amateurs retrouveront parfaitement croquées les mimiques et les postures des félins, et le manga prend parfois un tour presque pédagogique (avec ce qu’il faut de distance et d’ironie) pour initier les néophytes aux bêtises et menus tracas apportés par ces adorables bestioles (évitez les sièges en rotin, par exemple). Michael est trop craquant !

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-Au pied du sapin, le cadeau (d’un autre) : le dernier roman de Beigbeder
Il m’a dit : regardez, rien que le prologue donne envie de poursuivre. Le prologue ne fait que deux pages. Il évoque l’arrière-grand-père de Frédéric Beigbeder, l’écrivain remarque que ce militaire père de quatre enfants est mort à 36 ans, un âge qu’il a déjà dépassé, sans pour autant avoir le sentiment d’avoir réussi quelque chose. Bon point, ce genre de constat est familier à la lectrice, elle aussi de nature mélancolique. Mais Frédéric B. évoque ensuite le sort de cet aïeul, envoyé combattre dans une opération suicidaire sur l’un des fronts de l’est lors de la première grande boucherie, et s’empresse de comparer cet arrêt de mort à un snuff movie. Mauvais point, c’est le genre de comparaison à l’emporte-pièce qui hérisse la lectrice. Celle-ci aime cependant les prologues un peu plus longs, les vrais chapitres, quoi. Elle continue.
Elle constate que ce prologue est bien fait. Dans tout le « roman », on retrouve les formules à deux balles, la chasse aux souvenirs comparée au boulot des « ghostbusters », le creusement de méninges à celui du héros de Prison Break. Tout cela mêlé à des citations de Proust pour faire bonne mesure (c’est quand même lui le grand maître du Temps retrouvé), de Sagan et d’autres classiques, petite anthologie qui évoque un peu une honnête dissertation mettant en avant les références apprises par cœur au cours de l’année. De toute façon, la lectrice se doutait bien que Beigbeder était un auteur énervant. Alors il ne pouvait pas échapper à ce travers dans cette confession-fanfaronnade censée naître au cœur de la nuit et du désarroi d’une garde à vue, après une arrestation pour tracé de lignes de coke sur le capot d’une voiture. Tous les passages bravaches où Beigbeder conspue les malheureux policiers qui l’arrêtent par conformisme sont assez ridicules, et plus encore ceux où il joue à l’auteur « mondialement traduit », reconnu par tous les repris de justice échoués dans la même cellule, et injustement bafoué. En même temps, on sent qu’il oscille entre la posture orgueilleuse de l’artiste incompris (mais pâle doublure de Bret Easton Ellis) et une sorte… d’honnêteté ? lorsqu’il doit admettre que le policier en face de lui n’est pas si bête que ça, et que ses geôliers sont même particulièrement humains (ils le trouvent même sympa), par rapport à leurs supérieurs, ces autorités invisibles et kafkaïennes. Difficile de savoir à quel point il est grandiloquent et à quel point il assume le ridicule. Il y aurait encore bien des choses à dire sur le style bien sage du repris de justice cocaïnomane, sur la construction « proustienne » du roman (l’incarcération qui rend la mémoire de l’enfance) assez peu crédible, sur la fin sucrée comme un roudoudou.
beigbeider_1b1c2Mais tous ces défauts n’enlèvent pas le premier bon point du livre : sa mélancolie. Beigbeder n’est pas Annie Ernaux, à laquelle il se réfère d’ailleurs, mais lui aussi parvient à faire revivre les Années de son enfance, et même les années d’avant, celles de la rencontre de ses parents, le bourgeois intello et ambitieux et l’aristocrate romantique. Il analyse de façon plutôt fine ce malaise vague des enfants choyés, pas vraiment malheureux mais pas épanouis non plus. Il y a de très belles pages sur ses lectures adolescentes et les réponses qu’ont pu apporter les romans de SF à l’enfant coupé en deux par le divorce de ses parents, avec les humeurs fluctuantes et toujours inversées des deux parties… Justement on a pu lire qu’Un roman français était la première autobiographie de cette génération d’enfants de divorcés (mais on pourra préférer les bribes d’enfance de Nathalie Sarraute, plus stylées et moins tape-à-l’œil). Je l’ai donc fini sous le sapin, avant de le rendre à celui auquel le Père Noël l’avait vraiment destiné.

-Dans une brocante où il fait vraiment trop froid : des vampires en quête de sang
Une courte et dépaysante nouvelle de Fredric Brown racontant le voyage vers le futur de deux vampires pourchassés. Ils cherchent un temps meilleur, où ils pourraient s’adonner à leur vice tranquillement sans ameuter la population. D’abord ils atterrissent, rendus fous par la faim, dans des temps d’humanité canine où ils doivent se contenter de saigner une petite fille-chienne. A nouveau pourchassés, ils s’enfuient et débarquent encore plus tard, accueillis par un alien qui lit leurs pensées et se révèle être une intelligence végétale…

-Si décidément vous n’arrivez pas à dormir, toujours pas, dans votre chambre, comme autrefois : encore d’autres vampires et un autre manga (de Setona Mizushiro)
Le tome 2 de Black Rose Alice révèle enfin, à l’héroïne et au lecteur, pourquoi le ténébreux Dimitri a réveillé le corps de son ancienne bien-aimée viennoise avec l’esprit d’une jeune prof de japonais maladroite, Azusa. On sent bien le potentiel noir de ces personnages : Azusa réincarnée pourrait aimer le jeune homme pour lequel elle a vendu son âme (c’est son ancien élève, ils ont le même âge maintenant), Dimitri semble troublé par ce corps dont il veut cependant se débarrasser, certains nouveaux personnages sont assez mystérieux, le final est sanglant… Mais ce volume est beaucoup plus guimauve que le premier, moins audacieux aussi bien dans les thèmes (rivalités amoureuses pas très emballantes) que dans la narration, plus linéaire. En même temps, la mangaka se pique de traiter de la procréation (étrange comme l’enfantement par les vampires semble un sujet à la mode, j’ai entendu que c’était un épisode de la saga Twilight ; à croire que nous ne pouvons nous réfléchir que dans ces êtres avides et froids ; ici en tout cas, la procréation est un sacrifice, les deux « parents » en meurent), j’espère voir l’intrigue prendre un virage plus adulte. Enfin, je suis assez sensible aux multiples références à Alice au pays des Merveilles (qui explique le nom du manga ; en l’occurrence il s’agit plutôt d’un monde de noires merveilles peuplé d’araignées vitalisantes) et à la Belle au bois dormant (déjà traitée en fable vampirique par Angela Carter, mais cette fois la Belle reste humaine, en tout cas pour l’instant !).


cheshire

(A l’année prochaine !)