Indifférente à la chronologie amoureuse de la trilogie que Jean-Philippe Toussaint consacre à Marie (attirance fatale, toujours contrariée, toujours retissée), je reposai « Faire l’amour » sur les rayonnages de ma bibliothèque-chapelle pour commencer directement par « La Vérité sur Marie », parue cette rentrée et soudainement disponible. Autant tout savoir, tout de suite. Non ?

Non. Le roman rassemble les récits de trois épisodes de l’histoire du narrateur et de Marie. Leurs retrouvailles une nuit de canicule à Paris, lorsque le nouvel amant de Marie fait une crise cardiaque dans sa chambre. Son départ du Japon avec cet amant quelques mois plus tôt, dans l’avion qui rapatrie un farouche pur-sang rangé des courses. Puis les vacances des deux amants à l’île d’Elbe, tandis que gronde un incendie.

Pas moyen dans tout ça de savoir quoi que ce soit de certain sur Marie, tant le récit s’affirme comme une reconstitution de la réalité par le narrateur obsédé de Marie, jaloux au point de modifier le prénom de son rival et de négliger de corriger son erreur. Marie, dans sa liberté, sa gaieté au milieu du chaos, sa sensualité, est à la fois une femme (désordonnée, incapable de fermer les tiroirs des commodes, assez lunatique pour décider de descendre une commode en pleine nuit à la cave, et qu’il faut s’imaginer vêtue d’un grand tee-shirt et de tongs décorées d’une marguerite) et une déesse inaccessible que nous n’entendons jamais parler, à la fois radieuse et maléfique (je ne peux oublier sa magnifique incapacité à alerter les secours lorsque son amant s’effondre, ou sa façon de foncer au cœur du danger pour sauver son cheval dans l’île en flammes).

L’amour du narrateur et de Marie prend une dimension universelle grâce à la multiplicité des décors dans lesquels les amants se retrouvent et ne semblent jamais déplacés, qu’ils s’agissent des rues de Paris, des plages abandonnées de l’île d’Elbe où Marie déguste des oursins, ou du champ de course japonais où le narrateur consomme une barquette de tako-yaki avec le plus grand naturel. Parfois les allusions mythologiques se font un peu insistantes, comme lorsque le narrateur voit Marie et son amant s’éloigner sur un escalier roulant vers des hauteurs qu’il imagine comme des Enfers et qui lui font prédire la mort de l’un des membres du couple. Comme l’escalier, la réécriture d’Orphée est ici un peu mécanique. Mais le roman ménage de belles surprises, de magnifiques scènes comme le morceau de bravoure de la 2e partie, la fuite du pur-sang dans la zone aéroportuaire. Celui-ci se fond soudainement dans la nuit et on ne sait plus trop ce qu’il représente, un ferment de folie, de peur et de liberté dans le ballet bien réglé des assistants japonais, un double de Marie elle aussi si trouble, la rébellion de l’amant qui voudrait ne pas laisser partir Marie… Chaque épisode se voit ainsi déréglé par l’irruption d’une force naturelle, la mort, le cheval ou le feu, qui va lier ou délier les amants. Peu importe en fait tant ils semblent unis aussi solidement que Tristan et Iseut par leur philtre d’amour (ainsi le narrateur nous apparaît-il au début comme l’amant d’une femme nommée Marie qu’il quitte au milieu de la nuit pour rejoindre la véritable Marie, comme Tristan ne pouvait s’imaginer l’époux que d’une autre Iseut).

Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Claude Simon en lisant Toussaint : même importance des chevaux comme manifestation du désir, même transformation mythologique de la réalité, même description très précise de scènes fondatrices, même emploi récurrent du participe présent. Mais un Simon assagi, moins cru, moins brutal dans la superposition des scènes, moins audacieux dans le maniement de la syntaxe. Qui resterait assez envoûtant cependant.

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En guise de philtre d’amour, Marie sur l’île d’Elbe ramène des profondeurs de la mer de quoi agrémenter des pâtes alla vongole (chères aux personnages de Marguerite Duras) et jette des feuilles de sauge dans la sauce tomate que prépare son amant.
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La vérité sur les feuilles de sauge du jardin, c’est qu’elles ne peuvent pas être, puisque lorsque Marie redécouvre le jardin de son père, les plantes aromatiques en pots sont mortes, il ne reste plus qu’un pied de basilic en pleine terre.
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Marie est vraiment une sorcière, aux recettes  fantomatiques. Dites-vous que j’ai cuisiné ces pâtes à la sauge, que j’ai jeté subrepticement ces feuilles magiques dans une sauce tomate d’apparence banale, qu’un homme, inconscient de la fatalité à laquelle il se soumettait, a goûté ce plat… Je sais maintenant que je peux lui faire déménager des commodes à 3 heures du matin et qu’il ne se formalisera pas (au contraire, peut-être sera-t-il même attendri) si je mets cet été des vieilles tongs multicolores un peu kitsch. Je tâcherai de ne pas abuser de mon pouvoir.
Une non-recette pour être fidèle au livre mais écrire quand même un billet à lire et à manger pour Chiffonnette.
Pour encore plus de vérités sur Marie et Jean-Philippe Toussaint, les billets de Lilly,de Gaëlle et de Mango.