Il y a environ deux semaines, je trouvai ma voisine (une délicieuse vieille dame à l’accent britannique) installée devant sa maison, occupée à tricoter et à prendre le soleil, tandis que par la fenêtre ouverte nous parvenaient des échos sportifs. « C’est l’équipe des îles Samoa qui joue, cet après-midi » précisa-t-elle pour justifier le boucan du salon. Et il se trouvait que l’ami de sa petite-nièce était un joueur de l’équipe (une partie de sa famille a rejoint la Nouvelle-Zélande) ; il était déjà venu en France pour des matchs et elle m’assurait que beaucoup de Samoans entraient finalement dans l’équipe redoutable des All Blacks. Ces raisons sentimentales la poussaient à suivre le match, mais sa motivation n’allait pas jusqu’à le regarder par un si bel après-midi. Elle paraissait cependant très au fait des résultats des matchs ; la conversation finit par languir, car je ne m’étais guère tenue au courant des exploits des uns et des autres ; mais le nom de Samoa avait éveillé d’autres échos.

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C’est aux îles Samoa que s’installa Robert Louis Stevenson, c’est là-bas qu’il mourut.
Claude Pujade-Renaud évoque ces années samoanes en prêtant sa plume à Fanny, son épouse, dans un joli recueil nommé Chers disparus. Celui-ci se compose des journaux ou mémoires fictifs de cinq veuves d’écrivains, Jules Michelet, Robert Louis Stevenson, Marcel Schwob, Jules Renard et Jack London.
Il y a bien quelques défauts : les cinq épouses sont également habiles à sonder le cœur de leur grand homme et à analyser leur place auprès de lui, même Marinette, la moitié un peu bécasse de Jules Renard. Leurs voix, alors même que certaines furent elles aussi écrivains, ne se différencient guère les unes des autres.
Et pourtant, ces défauts sont vite oubliés devant la richesse de ces faux témoignages, entre lesquels l’écrivain tisse des liens subtils : Schwob est un grand admirateur de Stevenson et choisira pour témoin de son mariage un grand ami de l’auteur - et grand ennemi de sa femme ; les Stevenson séjournent dans la ville où est mort Jules Michelet ; Fanny lit avec admiration le journal de voyage du Snark, rédigé par la compagne de Jack London (comme elle-même rédigea le récit de son périple dans les mers du sud)...
Chaque portrait est attendrissant ou passionnant à sa façon : Michelet apparaît obsédé par la vie intime de sa femme, jusque dans ses activités les plus triviales, liant possession physique et ardeur créatrice ; la biographie de Schwob, bien que brève et moins intime, car l’amie de Schwob s’éloigna, mena sa carrière d’artiste tandis qu’il se mourait de graves troubles digestifs, m’avait donnée très envie de relire les « Vies imaginaires » et de découvrir le « livre de Monelle », de même que celle de Jules Renard est une injonction à découvrir le style sec et piquant de son journal…
Derrière les retrouvailles avec ces écrivains, ce sont les portraits de leurs épouses qui se dessinent : femmes inspiratrices mais aussi "mères" castratrices comme Fanny qui rejette le premier manuscrit de « Docteur Jeckyll et Mr Hyde » et - comme les amis de Stevenson le content haineusement à Marcel Schwob  -, l’éloigne du cercle de ses connaissances pour l’installer si loin, sur les îles Samoa, et peut-être le garder sous son emprise… Certaines vivent dans le culte et le souvenir du défunt mais d’autres (comme Fanny toujours) connaîtront d’autres amours, plus tardives et moins ferventes… D’autres enfin refusent la publication des journaux du maître, ne supportant pas de voir étaler leur intimité ou d’exposer les infidélités du défunt, tout ceci n’étant pas « convenable ». Et beaucoup éprouvent la frustration de vivre dans l’ombre de leur homme, puis de son imposant souvenir, et de devoir mettre de côté leur ambition artistique propre (Fanny Stevenson devint « paysanne » et pragmatique aux Samoa, tandis que Stevenson était Tusitala, le raconteur d’histoires).

… En bref un bien beau livre qui donne envie d’en lire beaucoup d’autres et qui remet en lumière des auteurs un peu moins lus aujourd’hui, qui méritent bien pourtant de revenir dans le feu des projecteurs (et leurs œuvres d’être éclairées par la lumière tremblotante des lampes de chevet).
Mon conseil : après Claude Pujade-Renaud, lisez Marcel Schwob !