29 novembre 2007

Comment j’ai repoussé un garçon d’Italie

Je n’avais jamais lu Philippe Besson, et, pour une raison mystérieuse, j’avais décidé de le découvrir grâce à Un garçon d’Italie. A cause de l’autoportrait (supposé) de Filippino Lippi en couverture (beau visage presque féminin, le portrait craché de l’un des personnages du roman) ? Parce qu’un mort nous parle pendant une bonne partie du livre (j’aime les fantômes et les histoires de disparition) ? Parce que cela se passe à Florence, « ville des princes et des énigmes », dit la quatrième de couverture (belle formule de guide de voyage) ?
Eh bien voilà, j’ai lu ce roman assez court sans déplaisir, mais avec la sensation désagréable de perdre mon temps.
L’histoire tient en deux lignes : Luca Salieri est mort (à Florence, donc) ; et nous allons partager le deuil de deux êtres : sa compagne, Anna Morante, et son amant, Leo Bertina, beau comme Filippino Lippi.
Le plus difficile, ça va être pour Anna (le livre le souligne jusqu’à satiété), car elle ne sait rien de la liaison de Luca avec Leo, par ailleurs jeune prostitué de la gare Santa Maria Novella.
A ce chemin de croix (c’est ce qu’on nous répète, mais Anna, dans sa rigueur et son aveuglement, nous reste assez étrangère), s’ajoute une pseudo-enquête sur le décès de Luca ; que s’est-il passé ? un assassinat ? un  suicide ? La fin n’apporte rien de vraiment renversant sur ce mystère.
Le mort nous parle (entre autres). Le problème est que ce mort n’est pas très crédible ; au début il ne sait pas qu’il est mort, et fait des commentaires presque humoristiques sur les médecins légistes et autres thanatopracteurs. Ensuite, lors de la cérémonie, il regrette de ne rien voir de l’assemblée, étant donné sa place, mais cela ne l’empêche pas d’observer Anna et Leo au cimetière, et de se lancer dans des considérations sur ce qui va arriver, ce que devra encaisser Anna, etc etc…
Ca se passe à Florence. Oui. Les personnages ont des noms italiens et la gare s’appelle Santa Maria Novella (et Luca supporte l’équipe de foot locale), mais sinon ça pourrait se passer dans mille autres endroits. Ah si, la cérémonie a lieu dans la Chapelle Brancacci et le mort nous gratifie d’un petit rappel sur les fresques du lieu, « la vie de saint Pierre en bande dessinée » , « le cri silencieux d’Eve chassée du Paradis », etc etc…
Bon bref. Ce que j’ai bien aimé, ce sont les citations de Pavese en exergue des trois parties.
DSCN1369
En fait de garçon d’Italie et de Florentin, je vous conseille plutôt Dante Alighieri.
Lui aussi souffre d’un amour perdu : Béatrice, dont il est tombé amoureux à neuf ans, est morte. C’est elle qui fait appel à Virgile pour qu’il soit le guide de son ami, de l’Enfer vers le Paradis. Voilà pour l’apparition fantômatique. Commence alors un périple autrement palpitant, au milieu d’abord des amants morts, comme les célèbres Paolo et Francesca qui racontent au visiteur leur histoire en ces mots si simples : « Nous lisions un jour, pour nous divertir, le roman de Lancelot, et comment il s’éprit de Guenièvre, l’épouse du roi Arthur. Nous étions seuls et ne savions pas encore que nous nous aimions. Plusieurs fois, la lecture nous fit lever les yeux et pâlir ensemble. Mais, lorsque nous arrivâmes au passage où Lancelot embrasse Guenièvre, Paolo, qui restera éternellement auprès de moi, me baisa la bouche tout tremblant. Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus loin. » Voilà pour l’analyse si délicate des sentiments. (De l’érotisme de la lecture…)
Gianciotto_Discovers_Paolo_and_Francesca_Jean_Auguste_Dominique_IngresPaolo et Francesca selon Ingres (Wikipédia)
Le revenant n’est-il pas finalement une figure plus cinématographique que littéraire ? Si les nouvelles fantastiques mettant en scène une morte amoureuse font naître d’agréables frissons, il me semble que bien des films ont exprimé avec une grande efficacité cette sensation que l’être perdu est là et ont épousé la « folie » du survivant en deuil ; je pense au magnifique « Sous le sable » de François Ozon dont le sujet est comparable mais le traitement autrement plus poignant. Je pense aussi aux « Chansons d’amour », film de deuil douloureusement joyeux révélant la même confusion des sentiments que le roman de Philippe Besson.
(Et dans ma voiture-cabane, j’écoutais, ce soir, Ludivine Sagnier reprocher doucement d’outre-tombe à Louis Garrel : « Pourquoi viens-tu si tard ? »)
540px_Paradiso_Canto_31Béatrice et Dante au Paradis, par Gustave Doré (Wikipédia)

Posté par rose_a_lu à 22:05 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
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Commentaires sur Comment j’ai repoussé un garçon d’Italie

    Pour l'instant, je n'ai lu de Besson que son dernier "Se résoudre aux adieux" qui s'est avéré être une mauvaise pioche, je pense poursuivre avec cet auteur, lui donner une seconde chance et je pensais à ce livre, mais aux dires de ton article, mon choix va certainement se porter sur un autre !!!

    Posté par Florinette, 30 novembre 2007 à 10:39 | | Répondre
  • Je ne sais pas pourquoi, j'ai toujours eu un peu de réticence à lire Philippe Besson, sans doute parce que j'imagine que son écriture "n'est pas faite " pour m'émouvoir !
    Ah oui, bien sûr Dante, dont j'avoue à ma grande horreur n'avoir lu que des extraits. Sinon je pense aussi pour l'Italie au magnifique voyage du Condottiere de Suares...
    Ah et puis j'avais beaucoup beaucoup aimé "sous le sable" moi aussi, Charlotte Rampling y est merveilleuse...

    Posté par lily, 30 novembre 2007 à 11:13 | | Répondre
  • @florinette : sur le papier, "L'arrière-saison" (à partir d'un tableau de Hopper) ou "Les jours fragiles" (sur la relation entre Rimbaud et sa soeur)m'intéresseraient ; mais j'ai peur qu'ils soient aussi évanescents que ce "garçon".
    @lily : moi non plus je n'ai pas lu tout Dante ! Mais "L'enfer" est vraiment impressionnant !

    Posté par rose, 30 novembre 2007 à 12:15 | | Répondre
  • Ces fantômes et la confusion des sentiments... c'était pourtant un bien joli programme (l'Italie reste pour moi une vraie étrangère!). Je ne lirais pas ce livre assurément: question livre, je préfère "la confusion des sentiments" de Zweig... sur cette sensualité
    pour les flms: un grand oui pour les "chansons d'amour" ou "Tableau de famille".. une immense émotion à chaque fois!

    Posté par VanessaV, 30 novembre 2007 à 13:25 | | Répondre
  • Je ne connais pas encore "Tableau de famille", je le regarderai à l'occasion !

    Posté par rose, 30 novembre 2007 à 15:01 | | Répondre
  • Philippe Besson fait partie de ces auteurs contemporains qui ne m'attirent pas du tout et, apparemment, ma retenue n'est pas forcément une mauvaise chose. Comme livre qui aborde le thème du mort-narrateur il y a l'excellent "Jeune fille suppliciée sur une étagère" d'Akira Yoshimura. Ca peut paraitre un peu dérangeant mais c'est vraiment très bien. Merci de nous rappeler la nécessité de lire un jour "La divine comédie" .

    Posté par Agnès, 30 novembre 2007 à 23:17 | | Répondre
  • Eh oui, je ne sais pas ce qui m'a pris... je prends note de cette "Jeune fille", cela me rappelle un autre film, japonais, sur la perte : "Shara" de Naomi Kawase. Et je n'ai rien contre les livres morbides (à condition que, contrairement au "garçon", ils soient mystérieux et enrichissants )

    Posté par rose, 01 décembre 2007 à 14:58 | | Répondre
  • Je suis très sceptique quant à Philippe Besson. Je préfère Louis Garrel, Clotilde Hesme et Ludivine Sagnier dans son beau manteau blanc qui chantent la confusion des sentiments et aussi Chiara Mastroianni et sa chanson si triste.
    Mais mon Dieu Rose, quel âge as-tu? Tu as déjà tellement lu! (Je dis ça parce que Dante, je suis pas encore passée par là!)

    Posté par patoumi, 04 décembre 2007 à 00:23 | | Répondre
  • Non ! je ne suis pas une antiquité ! (je crois que je vais appeler comme ça une nouvelle catégorie, quand je reviendrai à des lectures plus intemporelles) J'ai juste lu beaucoup plus de classiques que d'auteurs contemporains. Et la divine comédie, ce n'est pas du tout inabordable, pas plus que... l'Odyssée par exemple.

    Posté par rose, 04 décembre 2007 à 10:28 | | Répondre
  • Tout à fait d'accord sur la nécessité (et le plaisir) de lire Dante. C'est grâce à lui que j'ai failli me mettre à l'italien dans un élan de "la VO c'est tellement mieux"... et puis comme le russe ou le norvégien, cette idée m'est passé. Tu me donnes envie de retourner le lire
    Quant au jeune garçon d'italie, il est dans une des bibliothèques de la maison mais il ne me tentait pas plus que ça.

    Posté par praline, 04 décembre 2007 à 11:50 | | Répondre
  • Oh mais non, je ne te prenais pas pour une antiquité (même si j'aime beaucoup ça!) je suis juste trèèèèèès impressionée!

    Posté par patoumi, 04 décembre 2007 à 15:32 | | Répondre
  • -Merci Praline, je savais bien que Dante avait d'autres adeptes ! Bon, Dante n'est peut-être pas le plus indiqué pour se mettre à lire en VO... mais je crois qu'il y a une édition de poche avec l'italien en regard, ça peut être un moyen terme. (Et j'ai régulièrement cette tentation-là ; tout récemment encore, j'ai été très déçue de voir que je ne pourrais pas aller à des cours de coréen !)
    -Patoumi, ça va, tu te rattrapes (mais je trouve aussi que tu as une belle bibliothèque)!

    Posté par rose, 04 décembre 2007 à 20:07 | | Répondre
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