Le corps sait tout, pose le titre de ce recueil de nouvelles de Banana Yoshimoto. Pas besoin de longues luttes, de quête psychanalytique, il suffit souvent au personnage principal de s’arrêter un instant, de lever le regard vers le ciel, de le voir se dégager subitement, comme la lumière se fait soudain en lui ; une certitude est née, révélation sur soi ou sensation que l’on est enfin prêt à aller de l’avant, à renoncer aux petits arrangements du passé, à dépasser un deuil, sentiment que l’on s’est réconcilié avec soi-même. Il s’agit parfois d’un équilibre à trouver, il faut marcher sur le fil entre deux rencontres (une amie malade, une amie sur le point d’accoucher), entre deux amours (un gamin juste sorti de l’enfance qui a le béguin pour vous, un vieillard qui a perdu sa femme), entre deux statuts (petite sœur, ou fille ?). Ca peut être aussi autour d’un repas que les tourments s’apaisent, pique-nique sur la plage où l’air semble rendre meilleure la nourriture, thé parfumé qui console d’un amour usé, omelettes roboratives de papa…

Parfois ces histoires de révélations s’accomplissent dans une atmosphère plus sombre ou plus étrange, comme dans mes nouvelles préférées : « Monsieur Tadokoro » est un personnage lunaire qui vient chaque matin travailler dans une entreprise dont il n’est pas l’employé, mais à laquelle il sert de mascotte… et parfois de souffre-douleur. Il est persuadé que les tuyaux de sa machine à laver sont habités de petites présences amicales, aussi ne l’utilise-t-il plus. La narratrice, habitée par la jalousie, est apaisée par sa présence, lui qui semble inaccessible aux tourments du désir.
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Et dans « La momie », une jeune fille est « enlevée » par un étudiant pour lequel elle éprouve à la fois un soudain désir et une certaine répulsion. Cette angoisse de se sentir dominée par une pulsion qu’elle ne peut expliquer s’exprime dans la certitude qui la gagne que cet étudiant est l’assassin qui rôde autour du campus, et que cette histoire va s’achever par sa mort, qu’il n’aspire qu’à la dépecer et la momifier comme ce chat qu’il a aimé et patiemment transformé en momie… Cette relation éphémère et ambiguë qui l’a mise en désaccord avec elle-même ou plutôt lui a fait découvrir quelque chose d’inconscient lui a donné l’impression d’être entraînée dans un autre monde, et elle ne peut se libérer tout à fait de cette idée même des années après..

Quant à l’illustration de couverture, très « publicité des années 50 », elle fait référence à la première nouvelle, où une jeune femme va sauver un aloé, et recevoir en récompense la protection de tous les aloés (c’est ce que lui raconte sa grand-mère…).

Une intéressante découverte que ces récits délicats et parfois étranges. Je lirais bien Kitchen, maintenant !