« Sa mémoire était pavée de tombeaux, comme celle d’un romantique, mais, fonctionnaire appliqué, il extirpait avec soin les mauvaises herbes qui croissaient dans les allées, et entretenait passionnément les quelques massifs de fleurs qui malgré tant d’hivers n’avaient point flétri ».
C’est l’histoire d’un veuf (et d’un fonctionnaire). Il s’appelle Lehameau, et sa femme est morte voilà treize ans, en même temps que sa belle-sœur et sa mère, dans l’incendie du cinéma des Grandes Galeries havraises. Depuis, c’est l’hiver, un rude hiver, « saison mentale ».
En plus, c’est la guerre, et Lehameau  a sur la politique et les opérations militaires un avis démoralisant, à l’opposé de ce qu’on doit croire à l’arrière. Il méprise les ouvriers embusqués dans les usines et régale tout le monde de son amertume.
Et il se promène dans Le Havre, à pied, en funiculaire, en tramway, c’est dans ces moments-là qu’il jardine dans ses souvenirs.
Le roman « Un rude hiver » de Raymond Queneau (le premier, publié en 1939) raconte quelques rencontres faites cet hiver-là. Miss Weeds, une jeune Anglaise, pour laquelle il est soudainement malade de désir ; Annette, l’enfant flamme qu’il emmène au cinéma ; Madame Dutertre, la bouquiniste perdue parmi ces Havrais qu’elle prend pour des buses…

Roman étonnant. Si on y trouve la transcription phonétique d’une conversation anglaise et quelques tournures orales qui annoncent le Queneau de Zazie, son style est beaucoup plus classique. Son sujet aussi, pas du tout délirant ; en fait c’est un livre sur rien, quelques balades, quelques dîners… et pourtant on est captivé par l'évolution de ce personnage antipathique à la douleur si émouvante.
Et il y a cette concision de Queneau :
Il reprit son chemin et, songeusement quant à la tête, d’un pas net quant aux pieds, il termina sans bavures son itinéraire. Des radis l’attendaient, et le chat qui miaula espérant des sardines, et Amélie qui craignait une combustion trop accentuée du fricot. Le maître de maison grignote les végétaux, caresse l’animal et répond à l’être humain qui lui demande comment sont les nouvelles aujourd’hui :
_ Pas fameuses.

Evidemment je ne choisis pas cette scène au hasard, ce rude hiver est plein de dîners et de ripailles, comme dans Zazie des menus de circonstances, le poulet dominical au repas de famille, les crevettes et le cidre de la guinguette où Lehameau invite la petite Annette, le champagne et les huîtres de la soirée d’anniversaire ; et puis il y a un dîner étrange, important, dans la salle à manger de « style Emile-Loubet, un style intermédiaire entre le Félix-Faure et l’Armand-Fallières » qui est celle de Lehameau. Amélie y sert à son patron et à son invité un « potage, de la bonne soupe chaude à vous brûler la gueule avec des yeux de beurre et des végétaux entiers ». Son invité, le premier depuis treize ans, apparaît à Lehameau derrière le « brouillard potagineux » s’élevant de l’assiette. Une sorte de fantôme, créant un malaise que Lehameau cherche à dissiper en posant des questions sur la fondue suisse. Mais le malaise persiste parce que l’invité a pris la place du fantôme, ce fantôme qui avait porté, bien des années auparavant, la couronne de fleurs d’oranger posée sur la cheminée.