11 juin 2008

Amants maudits

cl_op_treAntoine le guerrier est ensorcelé par la reine Cléopâtre. Ses soldats soupirent, Rome est agacée, et le fils de Pompée compte sur cette faiblesse pour reprendre le pouvoir. Dans un sursaut de « vertu romaine », Antoine s’arrache à l’étreinte de Cléopâtre pour rejoindre l’Italie où il accepte même en signe d’alliance d’épouser Octavie, la sœur du jeune César (le pouvoir est partagé entre Octave-César, Lépide et Antoine)… Mais il reviendra bien vite dans les bras de la magicienne qu’il adore et qu’il craint. Comment Octavie pourrait-elle rivaliser avec celle qu’il a aperçue pour la première fois sur une barque splendide :
« Et la poupe, c’était de l’or battu, les voiles
De la pourpre, et si parfumées
Que les vents alentour en défaillaient de désir.
»
Invité à bord, Antoine s’est engagé dans une tumultueuse passion…

Dans sa pièce romaine, Shakespeare ne nous peint plus la passion naissante, comme dans Roméo et Juliette, mais la maladie d’amour d’un couple maudit, conduit lui aussi à la mort, faute de pouvoir vivre à l’écart du monde, comme les amants de Vérone, d’ailleurs. La première scène nous montre un Antoine tout à fait indifférent aux nouvelles de Rome : « Ah, ça m’ennuie ! Tu résumes ! » lance-t-il au messager. « Que Rome croule dans le Tibre, que l’arche immense / de l’harmonieux empire se disloque ! / Ma place, c’est ici. Les royaumes, c’est de la boue. » Malheureusement, dans l’échelle des valeurs romaines, vivre dans le plaisir avec celle que l’on aime est plutôt mal vu : tout le monde sourit de « l’infatigablement luxurieux Antoine » et de sa « veuve égyptienne ». Vivre avec Cléopâtre, c’est offenser la morale et les valeurs romaines, et il ne reste plus qu’à affronter les représentants de l’ordre, en particulier le gringalet César. Mais si les amants de Vérone restent inconditionnellement fidèles l’un à l’autre, Antoine et Cléopâtre entretiennent des relations plus troubles : lorsqu’Antoine veut partir, Cléopâtre lui fait une scène de jalousie, se comparant à son épouse Fulvie qu’il a délaissée pour elle (et qui vient de mourir)… Lorsque la flotte de Cléopâtre cède à celle d’Octave, Antoine n’a pas d’insulte assez forte pour maudire l’ensorceleuse qui l'a conduit au déshonneur. Leur relation est un perpétuel théâtre…
Ces « vieux amants » représentent aussi l’ancien ordre du monde face à l’astre naissant César. Antoine est un chef adulé, alors que César est entouré de bons guerriers qui remportent des victoires en son nom. Antoine lui propose pour les départager un duel que César « the boy » se garde bien d’accepter. Face à la démesure sentimentale d’Antoine, César calcule, feint de s’allier en offrant sa sœur pour mieux pousser son adversaire à la faute et au retour en Egypte. A ce monde ancien qui reconnaissait la valeur guerrière et les vertus plus que la stratégie politique appartient aussi le fils de Pompée qui refuse que son lieutenant  profite de la fête donnée sur son bateau pour tuer les triumvirs (le respect des lois d’hospitalité l’en empêche…), scrupules dont ne s’embarrassera pas César…

La fin, l’agonie difficile d’Antoine, finalement hissé pour un ultime baiser dans le tombeau où Cléopâtre s’est réfugiée, le sursaut de fierté de l’ambiguë reine d’Egypte, tout cela est assez magnifique. Et puis il y a la scène de divination et de lazzis dans laquelle le sort des servantes de la reine est obscurément annoncé, les regrets et la mort silencieuse du lieutenant déserteur d’Antoine, le clown tragique qui porte les figues fatales à la reine.
Mais avec l’hommage final de César à ces deux êtres « illustres », ce n’est pas une nouvelle société pacifiée et endeuillée qui renaît comme dans Roméo et Juliette ; c’est l’avènement d’un garçon froidement intelligent enterrant des êtres passionnés, le futur empereur qu’a campé avec une férocité encore plus grande le dernier épisode de la série « Rome ».

Posté par rose_a_lu à 19:09 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur Amants maudits

    J'ai lu et apprécié cette pièce il y a bientôt 10 ans alors que j'étais au collège. Elle me passionnait bien plus que le Agatha Christie qu'on étudiait alors. J'en ai essentiellement retenu cette réplique :
    La belle Cléo : Si vous m'aimez vraiment, dites moi donc combien.
    Et ce bel Antoine de répondre : Est bien pauvre en amour qui vous en fait la somme.
    Wahou ! Pour la jeune fille amoureusement romantique que j'étais c'était la plus belle réponse possible

    Posté par praline, 11 juin 2008 à 22:02 | | Répondre
  • Ah les grands sentiments ! moins tout de même que dans les pièces où les amoureux sont plus jeunes. Comme tu vois, j'ai un faible pour les tirades rapportant l'apparition merveilleuse de Cléopâtre, et aussi pour des répliques très terre-à-terre, comme celle où après la mort d'Antoine la reine dit qu'elle n'est "rien de plus qu'une femme, et ravagée / par les mêmes pauvres accès que la pauvre fille / qui trait la vache et fait les basses besognes. / Ah, je devrais jeter mon sceptre sur les dieux / malfaisants, je devrais leur dire /que ce monde d'ici valaient bien le leur / tant qu'ils n'en avaient pas volé notre perle".

    Posté par rose, 11 juin 2008 à 22:37 | | Répondre
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