Allons voir aux jardins en plus ample étendüe
L’ombre de ce grand corps sur la terre épandüe.
Desja du grand palais, si clair, si bien dressé,
J’en voy sortir un autre obscur et renversé,
Noircissant le parterre, et ses superbes dômes
Sur la terre couchez comme de longs fantômes.

A partir de quelques vers sur le château de Versailles, c’est à une rêverie sur l’homme et l’art baroque que nous convie Philippe Beaussant, et c’est merveilleux de rentrer à sa suite dans les méandres de la pensée d’une époque, dans les fantasmagories qu’elle a créées. Le parcours nous mènera, comme le titre l’annonce, d’un palais à un opéra et aura entretemps envoyé balader l’image « classique » associée au siècle de Louis XIV : son siècle est au contraire l’avènement du baroque, et Louis XIV en théâtralisant ses apparitions et la vie de la cour est l’emblème de ce siècle aux reflets mouvants.
C’est l’occasion d’étudier la parure baroque, puisque pour l’homme baroque l’être et le paraître se confondent, et pour bien « paraître », il faut sans doute s’appliquer à « être » ce que l’on paraît... L’occasion aussi de rappeler l’importance dans la formation du jeune noble de la danse, théâtralisation de la marche, célébration de la dignité humaine.
Autour du roi, l’écrivain convoque quelques figures, Foucquet qui en difficulté auprès du roi ne trouva rien d’autre pour le convaincre qu’il était indispensable que de réaliser une fête splendide ; mais aussi Colbert, qui espéra en attaquant Foucquet dégoûter le roi de la dépense et du gaspillage et se rendit compte trop tard que Louis XIV ne l’avait éliminé que pour organiser des fêtes-cérémonies encore plus fastueuses… ; ou encore Pascal si hostile à ce jeu d’illusions…
Mais c’est surtout le roi jeune et sa formation que Beaussant veut raconter : comment son premier amour, Marie Mancini, fit son éducation amoureuse et intellectuelle, l’initia aux romans sentimentaux et héroïques, univers enchanté pour lequel il éprouva toujours du goût.
Quant à Versailles ce sera un palais constamment transformé, en travaux, changeant, inauguré au cours de plusieurs jours de fêtes (dans lesquelles le roi joua un rôle de héros) inspirées de ces lectures : Versailles est dès le début un théâtre. S’y déroulera ensuite le ballet bien réglé des courtisans, qui ne doit pas être grippé par un mauvais acteur, sous peine de révéler l’artifice du système et d’en dévoiler le ridicule (Beaussant raconte la visite du turc Soliman Aga qui inspira les épisodes bouffons du Bourgeois Gentilhomme)…
Scène de théâtre, et même scène d’opéra, ces opéras-miroirs de la Cour qui sont souvent des opéras à clefs, ou des exaltations des jeux illusoires du baroque.
Le livre se clôt sur la destruction de Versailles, avec l’avènement au XVIIIe siècle du « cœur, transparent comme du cristal » cher à Rousseau : c’en est fini du règne de l’apparence…

C’est Cuné qui m’a donné envie de plonger dans ces quelques heures de lecture-songe en présentant un autre ouvrage de Philippe Beaussant consacré lui aussi au XVIIe siècle…