Si vous vous rappelez, dans Le Guépard de Lampedusa, la nourriture évoquée, outre qu’elle paraît délicieuse, prend des formes hautement symboliques : gelée en forme de tour que l’on abat à coups de cuillères tandis que débarquent les chemises rouges, les fossoyeurs de la noblesse ; gâteaux des Vierges en forme de seins unissant la chair et le spirituel à l’image de la belle femme (personnification de l’étoile qu’il aime ?) venue enlever le Prince de Salina à sa mort…

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Je vous propose quelques correspondances littéraires ou artistiques avec cette nourriture figurative.
Figurez-vous que le goût du détournement de nourriture existait chez les Romains, et qu’on en trouve de nombreux exemples dans le récit de banquet le moins appétissant de la littérature : le festin de l’affranchi Trimalcion, dans le Satiricon. Par exemple, arrive sur un plateau une mise en scène de poule (en bois) couvant ses œufs. Le maître de maison extrait des œufs « de paon », en jouant l’inquiétude : ils sont peut-être gâtés… Le narrateur se laisse prendre et veut jeter son oeuf, mais un habitué de la maison l’en dissuade et il découvre, sous la coquille de pâte, un oiseau rôti entouré de jaune d’œuf poivré. Les convives sont ravis : le dîner est un spectacle plein de surprises, tout se transforme, il ne faut jamais se fier à sa première impression… mais à trop jouer avec les apparences, on finit par dégoûter : on apporte un cochon. Ah ! il a été cuit sans être vidé ! Trimalcion appelle le cuisinier pour lui mettre une bonne correction. Devant les supplications de ses amis, il se montre clément mais somme l’esclave de vider le porc devant eux : il en sort des boudins, des saucisses, directement de la panse du cochon, à la place de ses entrailles… Dans le film de Fellini tiré du Satiricon, la scène ne donne pas faim, et d’ailleurs les plats apportés ressemblent tantôt à des yeux, tantôt à des gelées étranges…
Dans le magazine que j’ai ramené d’Italie ce printemps (et qui m’enthousiasme encore, je vous jure !), j’ai découvert la même passion pour l’aliment masqué. Comme c’était l’époque de Pâques, on y trouve plusieurs recettes en forme… d’œufs. Des faux œufs en pommes de terre :

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Des faux œufs qui sont en fait des biscuits à la crème à l’orange :

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Cette passion de faussaire peut devenir plus ambitieuse et se situer aux frontières de la cuisine et de l’art : allez voir ces œuvres de « eat art », pizza cadavérique ou pâtisseries à la purée qui obligent à interroger nos représentations…
Pour revenir à la cuisine et à un art plus quotidien, une collection d’architecture comestible, chez Prawn
Et bien sûr il y a la vogue actuelle des bento, ces lunch boxes japonaises dans la confection desquelles se déploient des trésors d’imagination : Mook rend hommage à ces artistes du bento.