Coincée entre les habituels titres consacrés au jardinage et  la décoration se trouvait une vieille revue de mots croisés. Bon nombre avaient été résolus par d’autres écritures à l’encre passée ; notre mère avait dû la dénicher dans une brocante et, fascinée par ce que d’autres n’avaient pas terminé, elle avait complété les réponses manquantes. Sur une page, la grille formait un cœur. Elle avait découvert les mots cachés à l’intérieur (Ta da ! je l’imaginais s’exclamer, en voilà un autre !) avant d’utiliser un crayon de couleur pour rougir l’amour de ce cœur.
Cette page semblait si appropriée, si évidente. J’ai éparpillé la drogue sur le cœur, je l’ai écrasée et j’ai sniffé deux fois.


Goût pour les objets ternis découverts dans la poussière des brocantes, chinés moins parce qu’ils sont beaux en soi que parce qu’ils ont fait partie du quotidien d’inconnus sans visages dont il faut reconstituer l’histoire… et expliquer la disparition. Nostalgie aiguë et compassion pour les blessés de l’existence, attention morbide aux disparus dont les visages défilent à la télévision, urgence de leur inventer des légendes à partir des indices signalés dans les journaux…
Donna et son fils Scott, les héros du roman de Scott Heim, avaient tout pour me plaire. Pourtant je les ai trouvés d’abord moyennement avenants. Donna est une femme vieillissante, qui lutte contre le cancer depuis longtemps ; elle appelle auprès d’elle son fils Scott, qui mène à New York une vie terne de toxicomane. Elle veut son aide pour enquêter sur la disparition d’un jeune garçon du coin, Henry… enquêter, c’est beaucoup dire. Le corps du garçon a été retrouvé, il est mort. Plus exactement, elle veut enquêter sur l’entourage du disparu, de tous les disparus qu’évoque la télévision, rassembler des indices dont on sent bien qu’ils ne mèneront nulle part. La disparition d’Henry ravive le souvenir d’une autre disparition, celle d’Evan, un camarade d’école de Scott et de sa sœur Alice, quand ils étaient adolescents. C’est à cette période-là que Donna avait commencé à collectionner frénétiquement les photos de disparus, affichées sur les murs de la cuisine… Elle avait aussi évoqué devant Scott et sa sœur Alice sa propre disparition, quand elle était petite, pour les mettre en garde : pendant quelques jours, elle avait été enlevée, mais elle ne se souvenait de rien concernant cet épisode. Lorsqu’elle appelle Scott, elle prétend cette fois avoir retrouvé un peu la mémoire…

L’histoire commençait doucement, et donc je ne m’emballais pas pour le duo « Fatiguée »-« Survolté », ainsi que les deux anti-héros se surnomment. Ils sont presque aussi faibles l’un que l’autre, et l’on se demande dans quelle direction va partir l’histoire, l’enquête sur Henry tournant assez vite court.
Et pourtant il y a bien enquête, et une enquête assez palpitante. A travers les disparus et leurs proches, c’est eux-mêmes qu’ils traquent, c’est de leur disparition qu’ils prennent conscience. Enquête sur Scott dont l’adolescence malingre a été occupée à glaner du sexe sans lendemain et de la drogue dans les recoins du parc de la ville, et dont l’histoire est en rade à New York, dans les brumes de la meth. Enquête sur la disparition de Donna ; est-ce une légende ? la malade semble prendre plaisir à brouiller les pistes, en rapportant des histoires très différentes, douces, terrifiantes ou improbables, selon son interlocuteur. Ce qui revient, c’est la présence auprès d’elle d’un compagnon de « disparition », Warren, dont elle n’a jamais oublié la douceur, et qui est « son » disparu. Les liens de la mère et du fils se renouent, tissés par ces mots, ces questionnements. Par Otis aussi, un mystérieux jeune garçon que Donna semble s’être choisi pour fils et dont l’identité échappe, un peu comme un fantôme.

En fait, Nous disparaissons a réalisé pour moi l’idéal du roman policier : pas de retournement de situation virtuose, mais la révélation progressive, fragile, incomplète, d’une vérité intime, finalement sans grand éclat… et donc terriblement émouvante.
Au-delà de l’intrigue « policière », il s’agit d’un très beau roman sur l’amour filial. Tout se dit à travers des détails très concrets et merveilleusement évocateurs.

Elle inventait des jeux bizarres. Elle trouvait des vieux livres de cuisine dans des brocantes, et elle nous aidait à préparer les recettes. Elle nous emmenait dans des endroits que personne d’autre n’avait vus. Je ne parle pas de pays étrangers ou de stations balnéaires ou de ce genre de trucs. Je parle d’endroits comme des maisons abandonnées soi-disant hantées. Comme des carrières. Des étangs remplis de poissons-chats. Un jour, on a découvert un champ avec des myrtilles sauvages qui poussaient partout. Des endroits où on n’était pas censés entrer.

Je sais que j’ai tendance à tout comparer au dernier roman de Kazuo Ishiguro (ma mesure personnelle de l’émotion et de l'intelligence) mais la reconstitution d’un paradis perdu, le besoin de conjurer la perte, la tragédie des disparitions m’ont fait penser à Auprès de moi toujours.
Je me suis aussi rappelé qu’il y a un an à peu près je lisais Le petit copain, et j’ai retrouvé l’ambiance poisseuse de petite ville américaine (dans Nous disparaissons, Donna se gorge de milk-shakes à la fraise et de Cherry Mash, des chocolats à cœur rose – tandis que Scott ne mange plus, les gencives en sang à cause de la drogue). L’héroïne s’y lançait dans une quête tout aussi vaine, avide de découvrir enfin qui avait tué son frère et brisé sa famille.

Enfin, j’ai bien aimé cette réponse de Scott Heim dans une interview donnée à Evene :
Quand vous écrivez, imaginez-vous votre futur lecteur ? A quoi ressemble-t-il dans votre esprit ?
C'est probablement quelqu'un de très calme et d'étrange, avec des lunettes, qui rêve éveillé.

Merci infiniment à Lily qui m'a fait découvrir ce roman !

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