Si je ne suis pas une grande lectrice de polars, il y a tout de même une série que j’affectionne particulièrement : ce sont les aventures dans les bas-fonds de Rome du limier Gordien, enquêteur imaginé par Steven Saylor, contemporain de Cicéron, amené à fréquenter les pointures de l’époque, César, Pompée, et autres people romains.
Ce limier est censé avoir fait ses débuts au service du jeune Cicéron, dont il finit par s’éloigner, le trouvant trop retors et manipulateur. Au fil des volumes, il a quitté Suburre pour une coquette maison du Palatin, la colline chic de Rome, et a construit autour de lui une famille hétéroclite : son épouse est une affranchie égyptienne voluptueuse et autoritaire, tandis que ses enfants, mise à part sa fille Diane, au caractère bien trempé, sont des garçonnets rencontrés au cours de ses aventures, souvent sauvés de situations périlleuses. Si Eco devient son bras droit, Meto a pris son indépendance, et après s’être aligné dans les rangs des partisans de Catilina, il a rejoint le camp de César, dont il est le secrétaire dans la rédaction de ses Commentaires sur la Guerre des Gaules.
Ces multiples accointances permettent au Limier de fréquenter tous les milieux, les fêtes fastueuses des grandes familles comme les camps fortifiés de Gaule et les bas quartiers de la Ville. Aux hasards de ses enquêtes, on croise Crassus, Marc Antoine ou Clodia, la sulfureuse sœur de l’agitateur Clodius, et on circule de Campanie en Provence, de Dyrrachium à Ravenne.
Les volumes que je préfère sont ceux qui bâtissent leur intrigue sur des affaires réelles, plaidées par Cicéron. Du sang sur Rome nous montre l’ascension du jeune Cicéron, acceptant de plaider une cause a priori indéfendable, celle de Sextius Roscius d’Ameria, pour se faire un nom. L’Enigme de Catilina tourne autour de ce personnage fascinant défait par Cicéron alors qu’il fomentait un coup d’état. Un Egyptien dans la ville mène l’enquête sur le meurtre de Dion d’Alexandrie ; Caelius, un proche de Cicéron, en fut accusé. Celui-ci le défendit dans le Pro Caelio, un discours aux tons infiniment variés. Mais mon préféré est une relecture d’un discours extrêmement brillant, un modèle d’éloquence, le discours pour Milon, accusé d’avoir tué Clodius au cours d’une rixe sur la voie Appia. La particularité de ce grand prix d’éloquence est de n’avoir jamais été prononcé : terrifié par la foule qui le huait lors du procès, Cicéron alors au faîte de sa gloire ne put que bafouiller quelques paroles incohérentes, et le beau discours ne fut connu que grâce à sa publication. Milon exilé à Marseille aurait ironisé à la réception de ce discours, qui, s’il avait été prononcé, l’aurait privé des charmes de la vie phocéenne.
Dans Meurtre sur la voie Appia, Gordien, son fils Eco et son garde du corps Davus, empruntent la célèbre Voie romaine pour se rendre sur les lieux du crime, dépassent les tombeaux à la sortie de la ville (où se cachent souvent des troupes de brigands), et font finalement halte dans une auberge, sorte de resto-route antique sur cette route si commode pour voyager. C’est là justement qu’est mort Clodius.

Nous atteignîmes Bovillae avant la quatrième heure. Pourtant, on y préparait déjà le repas de midi. La fumée s’élevait de la cuisine à l’arrière de l’auberge. Elle amenait de délicieuses odeurs de pain cuit et de viande rôtie.
_ Je meurs de faim, dit Eco, tandis que l’estomac de Davus grondait.
_ Bien, dis-je. Nous n’aurons pas besoin d’inventer un prétexte pour justifier notre arrêt dans cette taverne.


Pâmons-nous un instant devant ce dialogue quotidien extrêmement bien restitué, gargouillis compris. Pour ceux qui ne maîtrisent pas le cadran solaire antique, la 4e heure, c’est 2 heures avant midi, sachant que selon la saison, les heures ont des durées différentes… Bref, il est tôt, disons que c’est l’heure du goûter du matin.

L’aubergiste leur apporte d’abord un pain tout frais, un gros morceau de fromage et des olives noires et vertes. Ils en profitent pour l’interroger. Mais cette récolte discrète d’informations n’est pas le seul attrait de l’auberge :

La femme déposa des assiettes devant nous et emplit nos coupes, avant de nous présenter le plateau fumant : les lapins rôtis. Le lapin n’est pas ma viande favorite. Trop de graisse et d’os. Mais ils étaient bien cuits et j’avais trop faim pour faire la fine bouche. Le bol contenait un plat de navets. Je complimentai notre hôtesse pour sa sauce.
_ Oh, c’est assez simple. Un peu de cumin, de l’ail, du miel, du vinaigre, de l’huile d’olive, un doigt de rue. Les tubercules réclament une sauce épicée, disait ma mère.
_ C’est vraiment excellent, dis-je et je le pensais.


Eh bien moi, je l’imaginais vraiment excellente, cette sauce, j’avais corné la page, et finalement, en exclusivité pour vous, lecteurs du dimanche, j’ai essayé cette recette du fond des temps…
Un peu de cumin, une gousse d’ail écrasée, une cuillère à soupe de miel, une autre de vinaigre, trois d’huile d’olive… Quant à la rue, sachant qu’il s’agit d’une plante toxique et qu’elle a disparu de nos jardins, j’ai été obligée d’y renoncer, sans savoir d’ailleurs par quoi la remplacer.
Voyez cette sauce appétissante, sucrée-salée selon le goût des Romains, délicieusement épicée :
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Faute de navets (je n’ai jamais dit que la réalisation du plat devait être orthodoxe), je l’ai répandue sur des pommes de terre et je pense qu’elle peut épouser et enrober de nombreux légumes.

Résisterez-vous à cette recette d’arrière-grand-mère, celle de l’aubergiste de la voie Appia ?