Sur les conseils de Lily, j’ai goûté à l’enchanteur et illustrissime gâteau café-café  d’Irina Sasson (sur une recette de Joëlle Tiano). Je dois dire que le titre m’avait déjà alléchée sur plusieurs blogs : j’aimais cette promesse féérique, ce superlatif à l’antique, ce double café qui claquait.
Le livre est plus modeste que son titre : on plonge dans les souvenirs d’une très vieille dame, des souvenirs à la fois extraordinaires (« l’Histoire avec sa grande hache » l’a cruellement séparée du reste de sa famille) et communs à tous (une vie de femme, avec ses bonheurs et ses compromis, ses recettes et ses enfants qui grandissent, son discret désespoir).

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Ce qui surprend d’emblée, c’est la cacophonie des voix narratives, qui se mettent lentement en place : voix intime de la vieille femme, récit du narrateur à la 3e personne, et de la petite-fille d’Irina, à la 2e personne. C’est qu’il s’agit aussi d’une histoire de transmission, d’une femme à une autre.

Si j’ai été touchée par cette histoire de pâtissière exprimant certaines émotions à l’aide de cette recette toute personnelle, à la fois modeste et raffinée, j’ai trouvé le procédé du retour de la recette et du gâteau un peu artificiel (c’est vrai aussi que j’avais déjà entendu parler de ces répétitions) ; il y a certaines occasions où la confection de ce gâteau assez riche me semble étrange… Mais j’ai apprécié l’importance accordée à une recette, symbole à la fois de la fonction nourricière de la femme et de sa coquetterie (on lui jalouse cette recette dans la société de Batenda où elle vit). C’est aussi une recette inscrite dans le temps, héritée d’une famille perdue, et elle est le point autour duquel tourne la pensée de la vieille Irina, pour laquelle chaque ingrédient joue le rôle d’une madeleine et ouvre de nouveaux pans de mémoire…
Et ce gâteau aux Thés bruns (dans sa version plus familière café-chocolat) a aussi ouvert pour moi la porte à des souvenirs de goûters d’enfance…
De même que la citation en exergue : elle est empruntée au Pays où l’on n’arrive jamais d’André Dhôtel, un livre qui m’a mortellement ennuyée pendant une bonne partie de mon année de sixième, si bien que j’ai immédiatement reconnu la formule (indélébile) qui clôt le roman : jamais nous ne quitterons le Grand Pays (qui n’est pas un pays, si ma mémoire ne me trahit pas, mais l’espace sans frontière arpenté par les forains). Le héros s’appelait Gaspard et partait avec un(e ?) autre enfant à la recherche de ce Grand Pays et d’une mère (quête qui m’avait parue interminable). Plus tard, le hasard me mena vers le pays d’André Dhôtel et me réconcilia avec la poésie de ce titre et de cette terre, notre Grand Pays à tous, celui de l’imagination.