Pendant quelques jours, les quais de la ville ont pris des airs de fête ; un goût de plaisirs de l’Île enchantée (je suis encore sous le charme de l’essai de Philippe Beaussant sur la naissance de Versailles) : voiliers exotiques amarrés dans nos eaux citadines, concerts, somptueux feux d’artifices tirés tous les soirs au-dessus du port, foule amassée sur les quais et champagne-macarons pour happy few sur les ponts bien cirés, illusion de la vie de mer (à toute heure on surprend - et photographie - les marins lessivant la coque ou grimpant dans les cordages) ; un enivrement à la fois massif et un peu vain.

DSCN2161J’avais dans ma poche « Le marin rejeté par la mer » de Mishima. Un excellent manuel contre l’appel du large. Le marin Ryûji rêve encore d’aventures, mais s’endort dans la vie régulière d’officier et, s’il déteste la terre, le navire est devenu pour lui une autre prison. Il réalise que sa carrière a été une course vaine à la poursuite d’une mort glorieuse, celle-ci se confondant étrangement avec une rencontre amoureuse. Aussi, lorsqu’il se prend de passion (réciproque) pour Fusako, une jeune et belle veuve, il comprend qu’il est temps de renoncer à cette vie errante et à ses illusions, et se prépare avec bonheur à aider sa future épouse dans la gestion de son magasin d’articles importés. Mais il doit aussi prendre les responsabilités d’un père vis-à-vis de Noboru, le fils de Fusako…

Mercredi 9 juillet : concert classique. Le chef compare son orchestre à un navire (ou à un équipage ?) et lui fait jouer tout spécialement la musique d’un film de pirates.

Jeudi : les pieds dans la boue, nous essuyons courageusement le gros temps annoncé par la météo marine.

nuitDimanche 13 : coiffée d’une casquette noire pas vraiment réglementaire, je suis noyée dans une foule assez dense qui attend l’apparition d’Iggy Pop. Celle-ci survient comme une brusque éclaircie, et elle est terriblement énergique, un peu comme si nous avions raté le début du concert, comme si les machinistes avaient oublié de lever le rideau (la voile ?) au moment voulu (mais pas de rideau, bien sûr, sur cette scène d’été). Iggy se contorsionne et nous voilà noyés dans des levers d’appareils photo et de téléphones, avides d’immortaliser l’instant par la machine plus que par la mémoire. Certains montent à l’abordage quand il scande « No fun / to be alone » (et je reste fascinée par ces rimes étranges que permet la langue américaine).
Plus tard, ce sont des rimes approchantes qui frapperont mon esprit : « My idea of fun / is killing everyone »

Noboru, donc. L’adolescent apparemment modèle a formé avec quelques camarades de lycée une sorte de bande qui se réunit entre les entrepôts du port ou dans des terrains en friche et qui professe un mépris absolu pour l’humanité en général, et les pères en particulier, chacun ayant à souffrir de leur indifférence ou de leur violence. Sauf Noboru… jusqu’à ce que la liaison entre sa mère et Ryûji, dont il épie les amours grâce à un trou dans le mur séparant leurs chambres, ne menace de se conclure par un mariage.
Si la bande ne reprendrait pas à son compte le refrain provocateur d’Iggy Pop (trop décérébré, pas assez grave), elle estime cependant que tuer est un exercice nécessaire, permettant à la victime d’accéder à une sorte de perfection qui lui était refusée dans la vie. Une façon aussi pour les garçons de se sentir dominer le monde, de l’organiser, de l’améliorer… Pas de revendication morale, juste un élan esthétique, selon « le chef ». Ils ont fait leurs premières armes sur un chaton…

A bien y regarder, l’enfant et le marin ne semblent pas si différents l’un de l’autre : aux rêves de gloire et de mort de l’officier répondent les représentations de l’enfant pour qui la vie en mer est synonyme d’aventure, de virilité. Le titre est un peu ambigu : ce marin « rejeté par la mer » est-il un homme amené à Yokohama et à Fusako par le hasard (celle-ci a conscience d’avoir été étrangement imprudente en faisant de Riûji son amant, mais il se révèle vite rassurant, un homme simple finalement) ? ne se sent-il pas un instant « rejeté » par la mer, par l’aventure, laissé à quai par son choix d’épouser Fusako ?
La fascination des deux personnages pour l’héroïsme, le sacrifice, et la cruauté de la petite bande (comment ai-je pu lire la scène du chat ? je me le demande encore) nous introduisent dans un univers étrange et malsain. Les réactions des personnages n’ont cessé de me paraître terriblement froides (même si l’amour naissant entre le marin et la mère de Noboru est délicatement décrit). Même les paysages sont désolés, comme cette piscine vide dont les coins sont envahis par les feuilles mortes et qui se transforme en un lieu dangereux, dans lequel on pourrait jeter un corps que l’eau ne viendrait pas accueillir et sauver.

C’était une entrée à la fois intrigante et glacée comme un coup de scalpel dans l’univers de Mishima, auteur capricorne fort apprécié par Praline et lu tout récemment aussi par Céline.