Quand la nouvelle bibliothèque avait ouvert _ malgré mon goût pour la grande salle d’étude au dernier étage de l’ancien bâtiment (avec ses longues tables où se côtoyaient étudiants studieux ou rêveurs, vieux messieurs venus consulter les journaux, ou encore chercheurs déployant des quotidiens du siècle dernier, reliés mais au format malcommode ; avec ses cotes qu’il fallait chercher et reporter soigneusement sur un ticket, confier à un employé qui revenait, on ne savait jamais exactement quand, conduisant un chariot plein ; avec ses conversations chuchotées et ses saluts juste esquissés) _ j’avais partagé l’enthousiasme général : la nouvelle bibliothèque était aérée, immense, on surplombait une fresque trouvée lors des fouilles préalables à la construction, ou plutôt à la réhabilitation d’un ancien hôpital où les enfants de ma génération étaient nés. Comble du luxe, la nouvelle bibliothèque incluait dans ses bâtiments un café lumineux et agréable, qui est resté un lieu de rendez-vous bien après que nous ayons fini nos études. Et bien sûr, la bibliothèque était une véritable caverne d’Ali Baba, regorgeant, sans plus de fiches à remplir et de cote à chercher, de romans et d’ouvrages spécialisés, de disques, de livres d’art, de partitions, de films et de BD.
A chaque fois que je reviens au bercail, j’y fais une petite promenade, j’y revois des amis, je m’émerveille, j’abuse de la carte d’un membre de la famille et je passe les jours suivants à lire ce que j’y ai trouvé.

Cette fois-ci, cédant à l'engouement pour les mangas qui s'est emparé de bien des blogs littéraires, j’ai emprunté deux tomes de Sing « Yesterday » for me de Kei Toume.
C’est d’abord l’histoire d’un triangle amoureux : Haru, adolescente exubérante, a le béguin pour Uozumi, jeune diplômé qui vivote d’un emploi de caissier dans une supérette et qui est amoureux de Shinako, une camarade de fac mystérieuse. L’ambiance est un peu triste, quotidienne et assez réaliste. Elle n’est pas sans rappeler les héros perdus et étranges de Banana Yoshimoto, par la mélancolie qui se dégage et par les histoires de familles éclatées et d’amoureux perdus que cachent les personnages. Car le trio campé, on se met à explorer son passé, histoire d’expliquer les indécisions des héros, et de nouveaux personnages entrent en scène, comme Rui, un ami d’enfance de Shinako (qui amène une digression sur une école d’art – et là ça me rappelait aussi les tourments de Claire dans Six feet under).
D’après une sorte de postface du 2e volume, l’histoire renverrait aussi à une réalité japonaise, une certaine proportion de jeunes gens, non diplômés ou diplômés, choisissant de vivre de petits jobs, par nécessité pour les exclus du système scolaire (comme Haru qui a arrêté l’école et travaille comme serveuse), par désir de se ménager du temps pour la musique ou toute autre activité artistique ou par refus d’entrer dans le monde du travail jugé contraignant. Le premier volume oppose ainsi les deux anciens étudiants, Uozumi qui s’en veut de son manque d’ambition mais ne peut se résoudre à changer de vie et Shinako, très investie dans son travail de professeur de chimie.
sing_yPour l’instant personne n’a chanté « Yesterday » mais tout le monde analyse avec finesse ses sentiments, ses peurs et ses frustrations. Haru, la jeune fille au corbeau perché sur l’épaule, est délicieuse et amusante, mais Uozumi a parfois du mal à cacher son irritation en sa présence et manque de galanterie ; pudeur de l’amour naissant ?
Il y a deux autres tomes parus et un cinquième est en instance de publication. Je lirai la suite à Noël...